Depuis que nous nous sommes installés à Nanjing – c’est à dire presque 2 ans déjà !! – je ne vous ai pas encore montré d’images dites de la Chine traditionnelle. Et pour cause … N’ayant pas de voiture, tous nos déplacements se font par les transports en commun. Résultat, on se déplace beaucoup, mais toujours de ville en ville. Du coup, forcément, mes photos sont essentiellement urbaines, et donc « modernes » . Car oui, la Chine est un pays aux infrastructures archi-modernes. Quand il nous arrive de nous déplacer dans des quartiers dits plus « typiques », c’est bien souvent décevant car les rénovations ont vite fait de tomber dans le kitch, ou tout du moins ont un aspect assez superficiel qui ne m’ont jamais tenté photographiquement.
Jusqu’à ce qu’on découvre un petit village de l’Anhui niché dans les montagnes : Zhaji. Fondé sous la dynastie Ming, il compte aujourd’hui 2000 habitants. Mais à la belle époque, il a compté jusquà 100 000 habitants !

Zhaji, berceau de la peinture traditionnelle chinoise
Zhaji doit son succès à son exceptionnel feng-shui. Kesako ? Extrêmement résumé, il s’agit d’une doctrine philosophique liée au Taoïsme et qui parle d’harmonie et d’équilibre des forces. L’endroit a donc attiré de nombreux lettrés et il est devenu le berceau de l’art pictural chinois. Et la tradition se perdure car ce petit village compte de nombreuses antennes d’Universités de toute la Chine où les étudiants viennent en résidence artistique.

Loin du flot touristique de masse – à une cinquantaine de kilomètre il y a des villages plus connus car au pied des fameuses montagnes jaunes – la plupart des visiteurs temporaires sont donc des artistes peintres qui croquent les ruelles, les bâtiments, la nature selon les codes bien définis de la peinture traditionnelle.
Je suis loin d’avoir compris tous ces codes, mais ce qui m’interpelle le plus, c’est que ce qui compte pour la qualité d’une estampe, ce n’est pas tant la maîtrise technique que l’énergie qui se dégage de l’oeuvre. On retrouve aussi ce concept dans la calligraphie chinoise. Le feng-shui se glisserait-il aussi dans l’art ?

L’eau, le feng shui et la vaisselle
Zhaji est traversé par une petite rivière qui semble être l’épicentre de la vie quotidienne. À ma grande surprise, de nombreux villageois y font la vaisselle, y lavent leurs légumes ou leur linge, et ceci apparemment, été comme hiver. J’ai même pensé à un moment qu’il n’y avait pas l’eau courante. Peut-être que dans certaines habitations c’est le cas, mais quelque chose me dit que ce n’est pas la seule raison. Pour recevoir tous ces étudiants en peinture il y a pas mal d’infrastructures hôtelières, des restaurants, des bars et tous sont équipés d’eau courante. Par ailleurs, on nous a dit que la tradition des lettrés était en train de revenir sur le devant de la scène et de plus en plus de citadins de Nanjing ou de Shanghaï réinvestissent les lieux et les rénovations sont de plus en plus nombreuses et même luxueuses. Le village semble donc être parfaitement équipé et en eau courante, et en électricité et en … connexion haut débit et 4G. Et si donc le fait de laver son linge dans l’eau de la rivière avait à voir avec ce fameux feng-shui (feng= vent, shui=eau) ? Si tel était le cas je ne serais pas étonnée 😉 Les chinois sont extrêmement superstitieux et les croyances populaires sont encore bien vivaces !



Cette rivière est enjambée par une multitude de petits ponts, et bien entendu, des escaliers permettent d’atteindre la rive. Chaque pont a une histoire. Laissez-moi vous raconter celle du pont ci-dessous que j’ai trouvée adorable dans la symbolique.

Deux fils vivaient de part et d’autre de la rivière. Pour montrer leur attachement à leur mère et lui prouver qu’ils ne se disputeront jamais, ceux-ci ont décidé de construire 2 ponts côte à côte, absolument identiques reliés par un plateau unique ce qui fait qu’on voit à peine qu’il s’agit de 2 ponts. Ainsi, rien de les séparera, aucun ne peut se targuer d’en avoir fait un plus beau que l’autre et l’harmonie entre eux pourra perdurer. Jolie histoire, non ?


Ce qui participe grandement à la paisibilité du village, c’est son absence de voitures. Les ruelles sont si étroites que de toutes les façons ce ne serait pas possible d’y circuler. À part quelques rares motos, les gens se déplacent à pied.




Les notions d’espace
En Chine, la limite espace privé/espace public, intimité/extériorité ne cesse de me surprendre. Une chose est sûre, c’est que les français n’en ont pas du tout la même notion ! J’avoue que je n’ai pas encore compris comment les choses fonctionnent. Par exemple, si une terrasse de café est complète, il n’est pas du tout gênant de partager sa table avec de parfaits inconnus. D’un autre côté, presque tous les restaurants possèdent des salles privées ou des recoins fermés avec des paravents pour isoler certaines tables. De la même manière, les gens n’hésitent pas à carrément empiéter sur les ruelles – déjà très étroites ! – en y mettant leur linge à sécher.

Observez d’ailleurs sur les photos (pas seulement celle ci-dessus mais également les autres) comme les étendages sont différents des nôtres. Il s’agit en fait de bambous simplement appuyés contre le mur et ce sont les ramures qui servent de support à la barre horizontale. Super pratique pour enlever ou installer l’étendage facilement, mais qui oblige à utiliser des cintres. Pfiuuuuu, entre les 2 je ne sais pas ce que je préfère …
Et l’échafaudage de ce monsieur procède du même esprit, vous ne trouvez pas ? 😉

Toujours dans cette thématique de l’espace public/privé, parcourir les ruelles de Zhaji nous amène bien des surprises ! En fait, bien souvent, on ne sait pas si on est chez les gens ou non … C’est que les rues sont « coupées » par des arches, ou plutôt par des portes. Une fois franchies, la ruelle continue parfois, mais il arrive qu’on débouche dans la cour d’une maison. D’ailleurs celle-ci n’est pas forcément complètement fermée et on peut donc continuer notre chemin comme si de rien n’était …



Parfois, on peut même carrément traverser la maison ! C’est ce qui nous est arrivé … Un homme était en train de tailler un arbre (photo-ci dessous). Voyant que je le prenais en photo, la femme dans le fond m’a fait des grands signes. Je pensais qu’elle voulait que je m’approche, mais d’après ce que j’ai compris (enfin, de ce que j’ai pu comprendre !) elle m’encourageait pour traverser sa maison dont la porte à l’arrière débouchait vers d’autres ruelles. Ce que du coup j’ai fait à 2 reprises 😉

C’est ainsi que j’ai pu découvrir, outre celui de notre logement, des intérieurs de maisons assez stupéfiants. Bon, je ne vous cache pas qu’il m’est arrivé d’être très gênée et de penser que j’étais grossière de pénétrer ainsi chez les gens. Mais personne n’a semblé s’en offusquer, au contraire, les gens étaient plutôt avenants et toujours souriants, même s’ils étaient en train de manger !




Une architecture étonnante
Bien souvent, les plafonds sont extrêmement hauts et il y a une sorte de corridor à ciel ouvert. C’est étonnant car c’est une région où il fait très froid l’hiver – nous sommes en pleine montagne ! Les chambres que j’ai pu apercevoir sont quant à elles surélevées et fermées dans des alcoves. Je vous ai fait un petit plan ultra schématique pour mieux comprendre … Désolée pour mon écriture super nulle !

Bien entendu, certaines maisons comportent plusieurs chambres et pièces de vie. Et bien entendu, elles possèdent toutes une cuisine ! En ce qui concerne les salles de bains, je ne suis pas sûre. Car ça, c’est encore un mystère architectural pour moi … En effet, y compris dans des appartements modernes, il arrive que le lavabo de la salle de bain soit … dans la pièce de vie ! Le premier appartement de mon cher et tendre époux, avant qu’on le rejoigne, était comme ça. A l’époque, je pensais que l’architecte avait bu un coup au moment des plans 😉 Mais en fait non … La douche est bien séparée et fermée, mais on se rase, on se maquille et on se lave les dents dans le salon. Chez un ami de Shanghai, la lavabo est dans la cuisine … à côté de l’évier. Et attention, c’est un vrai lavabo avec miroir et joli meuble de salle de bain en dessous ! De même que le réfrigérateur, toujours absolument énorme – du type réfrigérateur américain – a souvent sa place lui aussi dans le salon. De quoi renverser nos conceptions de l’espace n’est-ce pas ?



Il arrive également assez fréquemment que les maisons aient une petite cour intérieure complètement fermée. C’était le cas dans notre maison d’hôte. Vous remarquerez l’utilisation des claire-voies qui procurent une lumière tamisée de toute beauté à l’intérieur de la maison.


Par ailleurs, j’ai noté que les gens aiment pratiquer leurs activités ménagères sur le pas de leur porte. Dans notre résidence à Nanjing ce n’est pas possible car il s’agit de grands immeubles. Mais nombreux sont ceux qui descendent dans le parc pour préparer leurs légumes – écossage de fèves, couture, menues réparations, … – et tous et toutes de se retrouver en petits groupes. À Zhaji, à l ‘époque où nous y étions, c’était la saison des jeunes pousses de bambous. C’est d’ailleurs absolument délicieux !




Ci dessous, tamis avec des bambous à sécher.

Une agriculture paisible
Outre l’exploitation du bambou, les habitants de Zhaji cultivent un thé très prisé des chinois et bien entendu du riz dont ils font 2 récoltes par an. La saison du riz était terminée en avril et c’était le temps du repos de la terre et … des buffles d’eau. J’espère y retourner à l’époque des moissons !





J’ai déjà parcouru beaucoup de kilomètres en Chine, que ce soit en train ou en avion. Ce qui me frappe en traversant les paysage – ou en les survolant – c’est l’absence quasi totale de ce qu’on nomme l’agriculture intensive. Les champs sont toujours très petits et je n’y ai pas encore vu de grosses machines agricoles. Oh, il doit bien y avoir des zones comme cela et ils doivent bien utiliser ces saloperies de pesticides ou d’engrais chimiques. Et puis la Chine est tellement immense qu’il me faudrait plus d’une vie pour la visiter. Quoi qu’il en soit, à Zhaji j’ai retrouvé le même modèle que ce que j’ai vu jusque là : des petites parcelles, des buffles, des motoculteurs, mais de tracteurs ou de moissonneuses que nenni.
Des croyances religieuses bien vivaces
Bien entendu, comme dans toute société humaine, les lieux de culte sont nombreux ! Zhaji compte un nombre impressionnant de temples, les uns consacrés au bouddhisme, les autres au taoïsme. Durant la révolution culturelle, ceux-ci ont été utilisés pour stocker les récoltes et ont été parfois très abîmés pour agrandir les ouvertures afin de laisser passer les charrettes.
Un fait assez remarquable est la structure architecturale qui est d’ailleurs valable pour toutes les constructions, y compris les maisons. Celles-ci n’ont pas de fondations ! En fait, les artisans font reposer la charpente sur des pierres et c’est celle-ci qui maintient tout le bâtiment. Et le tout sans un clou ni un schéma ! Les cloisons intérieures reposent entre les poutres porteuses. Observez ci-dessous non pas la jolie passante, mais la structure du mur 😉

Pour en revenir aux temples, ceux-ci reprennent la même conception que les habitations (ou vice-versa je ne sais pas …), à savoir ce « trou » à ciel ouvert au centre ou à l’entrée. Et la plupart ont les mêmes rigoles pour évacuer les eaux de pluie.




Mais quand est-ce que les gens se reposent ?
Comme bien souvent en Chine on a l’impression que la vie ne s’arrête jamais ! Bien que l’heure de repas se situe grosso modo à 11h et à 18h, on rencontre des gens qui mangent tout le temps ! Idem pour les heures de lever ou de coucher. De 5h du matin jusqu’à très tard dans la nuit, les gens sont dehors, se parlent, s’interpellent, se réunissent et bien souvent de manière dirons-nous bruyante 😉 Personnellement j’adore le bruit de la vie.
Mais une fois encore, la structuration du temps, comme celle de l’espace, est vraiment différente de la nôtre. Il semble que si une personne a faim, quelque soit l’heure ou le lieu, c’est totalement admis de manger. C’est ainsi que ça ne pose strictement aucun problème de prendre son repas dans son magasin – et même en famille ! – tout comme il est tout à fait possible de s’endormir n’importe où et n’importe quand. J’envie d’ailleurs souvent cette capacité !


En conclusion
Voilà, je crois que j’ai fini mon petit tour de Zhaji. Je reviendrai dans ce village c’est sûr ! Il n’est qu’à 3 heures de voiture de Nanjing et quel bien ça fait de sortir de la ville ! J’espère que ça sera accompagnée d’un chinois anglophone car d’infinies questions restent en suspens …
J’ai réalisé toutes les photos avec mon Leica Q. C’est la première fois que je le sortais disons en situation de reportage. Un régal !!! À part la batterie qui ne tient pas génialement la charge, cette expérience m’a confirmée dans mon choix. Je me fais petit à petit à sa focale de 28 mm. C’est exactement ce qu’il me fallait 😉
J’ai beaucoup hésité et tâtonné sur le traitement des photos. Est-ce que je devais les laisser « brut de brut » pour coller d’avantage au réel ou suivre mon envie de leur donner cet aspect vieillot et intemporel ? J’ai finalement opté pour la seconde option car elle correspond à mon sentiment lorsque j’étais à Zhaji : enfin je touchais du doigt cette Chine imaginaire, celle des campagnes et des traditions, si loin de l’ultra-modernité des villes. Bien qu’elle ne soit pas si différente sur le fond c’est certain, sur la forme j’ai enfin pu me croire dans un film 😉
Voilà, je vous laisse en compagnie de ce petit garçon pour clore cet article. Celui-ci nous a suivi à distance pendant un petit bout de chemin, sans oser nous adresser la parole. Une fois sur le pas de sa porte, il a réussi à prendre son courage à 2 mains et à nous adresser un magnifique « Hello » ! Je pense qu’il était adressé au monde entier tant ce garçon avait envie de nous saluer 😉



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