Dans cet article, je vous propose un petit intermède technico-expressif autour d’un mode de mesure de lumière qu’on utilise malheureusement bien rarement : je veux parler de la mesure spot.
J’ai souvent eu l’occasion de constater parmi mes élèves que c’est un mode peu ou prou utilisé, l’argument étant qu’il est délicat à manier. Et moi, je ne suis pas d’accord, je trouve au contraire qu’une fois 2 ou 3 mécanismes compris et intégrés il peut vraiment nous permettre dans certaines situations de réaliser des photographies à fort impact !
Objectif de cette séance de prise de vue : obtenir des images très graphiques en jouant sur les extrêmes de luminosité.
Comme souvent lorsque je rédige des articles plus techniques, j’aime bien le faire autour de cas de figure précis et à partir d’exemples concrets. Cela me permet de bien cerner le sujet, voire de le simplifier (au sens positif et didactique du terme) et d’éviter de parler trop en généralités. C’est pourquoi aujourd’hui je vais vous parler de cette mesure « spot » dans un contexte de prise de vue urbaine et par très beau temps.
Et quand je dis qu’il faisait beau, il faisait vraiment beau – la preuve avec l’image ci-dessous 😉 Vous verrez plus loin pourquoi ceci est important pour le sujet d’aujourd’hui.
Mais avant de commencer et de rentrer dans le sujet « expression photographique », il faut nous pencher quelques instants sur les aspects purement techniques et matériels.
Comme on le sait tous – mais parfois il est bon de répéter les évidences – la lumière tient une place primordiale en photographie. Notre appareil photo n’est en fin de compte qu’un réceptacle de lumière. Pour pouvoir afficher une image, il lui faut donc mesurer quelle quantité de lumière il peut laisser entrer. Trop de lumière et vous obtiendrez une photo toute blanche. Pas assez, la photo sera noire.
Il est existe donc sur nos appareils photo numériques 3 principaux modes¹ pour mesurer la lumière entrante :
¹ : Il peut y avoir un quatrième mode qu’on appelle mesure sélective et qui se situe entre la mesure pondérée et la mesure spot. Mais je crois que c’est réservé aux canonistes
² : Les symboles peuvent différer d’une marque à une autre. Référez-vous à votre notice d’emploi 😉
Alors pourquoi ces différents types de mesures ? Tout simplement parce que les cas de figure sont très variables. Pour simplifier à l’extrême, on dira que la mesure matricielle est pratique pour une photo d’ensemble (paysage par exemple), la mesure pondérée centrale pour un portrait plus rapproché (ce qui est important ici c’est que le sujet soit bien exposé, l’arrière plan étant de moindre intérêt), et la mesure spot lorsqu’il y a un très grand écart de luminosité entre l’environnement et le sujet et que ce dernier occupe seulement une petite partie de la scène. Mais bien entendu, il n’y a pas de règles absolues !!! Je ne me lasserai jamais de répéter que c’est à nous, photographes, de décider comment utiliser ces outils en fonction de notre intention finale et que nous ne sommes en rien contraints de nous conformer à « ce qui se fait et ce qui ne se fait pas ».
A mon avis, tout simplement parce qu’elle demande plus de précision. Ce mode ne mesure en effet que 2 ou 3% de la scène, vous imaginez donc bien qu’un décalage infime peut vous changer radicalement votre photographie. Si la lumière dans la scène est uniformément répartie et sans grosses variations, cela n’aura bien évidemment que relativement peu d’impact. Par contre, s’il y a de grosses différences de luminosité, il est logique que de grandes zones de votre images seront sur ou sous exposées.
Exemple de photo en mesure spot sur une scène éclairée de manière « relativement » uniforme

Dans l’image ci-dessous, je me retrouve dans une situation de contre-jour pour ainsi dire et la partie baignée par la lumière n’occupe qu’une petite part de l’ensemble de la scène photographiée. J’ai fait, comme pour la photo précédente, ma mesure de lumière sur le mur en béton du fond. On le voit donc bien, tous les tons plus sombres sont baignés dans le noir absolu.
Dans la photo ci-dessous, la zone éclairée est encore plus petite. Encore une fois, j’ai fait ma mesure de lumière sur une partie intermédiaire de l’image, à savoir le plafond.
Mais alors, où est la difficulté majeure ? C’est qu’il faut se rappeler que la mesure de lumière en mode spot ne se fait qu’au centre de l’image et ceci de manière extrêmement précise, ce qui va nous obliger à faire une petite manipulation si on veut rester maître de sa composition et de son cadrage. C’est ce qui m’amène à vous parler des astuces du mode spot 😉
Bien entendu, ces « trucs et astuces » sont valables aussi pour la mesure pondérée centrale. Pour la mesure matricielle, on s’en moque un peu car la lumière est calculée de manière globale pour toute la scène quoi qu’il en soit. Mais dans le cas de la mesure spot, ils sont absolument indispensables. Pour ma part, j’en retiens 2 que j’utilise en fonction de la situation :
Le principe revient à viser la scène avec le collimateur central. Prenez soin de ne pas appuyer complètement sur le déclencheur mais de rester le doigt appuyé à mi-course. Cela permettra au collimateur d’accrocher le sujet et en même temps de mesurer la lumière. Une fois cela fait, et sans lâcher le déclencheur, il vous suffit de recadrer, de composer et enfin d’appuyer jusqu’au bout sur le déclencheur.

Je dois avouer qu’avec le mode de mesure spot, c’est ce que je conseille le plus. Sur votre appareil photo, vous devez probablement avoir une petite touche qui ressemble à l’image ci-contre. Cela varie bien évidemment d’une marque et du type d’appareil à un autre, mais vous devez savoir que cette touche signifie Auto Exposure-Lock/Auto Focus-Lock. Le principe est de verrouiller l’exposition. Concrètement, vous visez la zone que vous souhaitez exposer avec votre collimateur central, vous appuyez sur cette touche et l’exposition sera enregistrée. Ensuite, libre à vous de composer et de cadrer, de faire la mise au point avec l’auto-focus, votre appareil photo aura mémorisé les paramètres d’exposition quoi qu’il en soit.
Encore une fois, cela va dépendre des paramètres que vous aurez choisis concernant cette touche, mais pour ma part j’aime que cette mesure soit mémorisée jusqu’à ce que j’appuie de nouveau sur la touche AE-L/AF-L. Cela me permet ainsi de réaliser plusieurs photographies de suite sans être obligée d’appuyer à nouveau sur cette touche. Et ceci est particulièrement pratique dans un contexte de prise de vue urbaine ! Par ailleurs, cela permet de préparer ses paramètres pour être prêt à déclencher au bon moment.
Les passants
Pour cette photographie, et après plusieurs essais « à vide » j’ai fini par faire ma mesure d’exposition sur le cercle en bas. J’ai ensuite cadré et composé tranquillement. Je n’ai plus eu qu’à attendre que des passants veuillent bien se positionner correctement, ce qui il est vrai m’a demandé pas mal de patience …
A mon sens, l’une des difficultés majeures en photographie urbaine c’est d’arriver à obtenir des images lisibles, c’est à dire où il n’y a pas trop d’éléments qui s’enchevêtrent les uns dans les autres et qui brouillent la lecture. Et pour cela, la mesure spot est un atout considérable ! Dans la photographie ci-dessus par exemple, le fait de plonger les arcades dans le noir et la façade blanche dans des tons extrêmement clairs me permet de simplifier la lecture de l’image. Sans cela, il y aurait eu un enchevêtrement d’éléments et mon personnage en silhouette (le point fort) aurait été perdu dans la masse sans compter qu’on n’aurait certainement pas remarqué l’autre personnage dans le fond, qui par un heureux hasard a la même démarche. C’est meme encore plus subtil car le personnage en 1er plan a l’allure de quelqu’un qui marche en téléphonant alors que le second lui est en train de regarder son téléphone. Le premier est visiblement un homme alors que le second est une femme. L’un est dans l’ombre, l’autre dans la lumière. Que d’histoires à se raconter avec cette photographie ! Mais ceci mis à part, cela m’a permis également de jouer sur le graphisme ambiant, avec ces arcades rectangulaires et les les 3 ronds présents, entre celui du sol et les 2 lampadaires illuminés en haut.
La jolie rousse
J’ai effectué la mesure de lumière sur le sol jaune du premier plan afin qu’il soit correctement exposé car non seulement je souhaitais qu’il soit bien visible (c’est quand même une des caractéristiques des trottoirs à Genova), mais aussi il y avait tellement de monde que cette photographie n’aurait rimé à rien si je l’avais exposée correctement pour l’ensemble de la scène. On ne les voit plus ici mais il y a quelque passants autour de la jolie rousse qui sont plongés dans l’ombre.
Est-ce que vous comprenez maintenant que de telles photographies demandent une luminosité naturelle déjà extrêmement forte et pourquoi je vous ai dit en préambule que ce jour là il faisait beau, vraiment beau ? En effet, sans de telles différences de luminosité entre les ombres et la lumière il serait impossible d’obtenir ce genre de photographies.
Ainsi, avec de tels écarts de lumière, vous comprendrez que cette mesure spot est particulièrement propice pour réaliser des photographies au graphisme dominant.
Toutes les photographies ci-dessous ont été prises avec la même méthode. Dès le départ, j’ai choisi d’exposer pour le sol en sachant pertinemment que j’aurais de grosses zones d’ombre complètement noires. Mais c’est exactement ce que je souhaitais. Ainsi, une fois mon exposition mémorisée et mon ouverture choisie, il ne me restait plus qu’à choisir mon cadrage et à déclencher au moment opportun. Je peux vous assurer que cela permet une réactivité vraiment intéressante dans ce genre de situation où il n’y a jamais de temps à perdre : les passants sont très nombreux et il n’est pas rare qu’ils se chevauchent les uns sur les autres, qu’au moment ou on s’apprête à déclencher il y en a un qui arrive dans le cadre, que certains vous ont repérée et qu’ils s’arrêtent net en pensant bien faire pour vous laisser le champ libre, etc, etc …
Remarquez comme il est intéressant de jouer avec les jeux de lignes au sol et sur la manière dont la lumière illumine les personnages :
Bien entendu, les versions en noir et blanc ont toute leur place dans ce genre de photographies !
On dit souvent que la mesure spot est particulièrement bien adaptée pour les situations en contre-jour. Et bien je confirme 🙂
Dans les photographies ci-dessous, j’étais dans le hall du grand théâtre de Genova qui sert également de lieu de passage d’un endroit à l’autre de la ville. Le lieu est assez sombre et est d’ailleurs constamment éclairé avec ces lampadaires ronds. Après avoir fait ma mesure de lumière sur un point gris neutre du lieu, je me suis positionnée en contre-jour afin d’obtenir un effet d’éblouissement :
Mais à vrai dire, je cherchais un effet encore plus intense – oui oui, je sais, je suis un peu une fille de l’extrême mais j’assume 😉 Aussi, j’ai effectué une nouvelle mesure de lumière sur un point bien plus sombre que précédemment. Le résultat à attendre était bien entendu une image largement sur-exposée mais avec un tel contraste de lumière naturelle et mon appareil réglé sur des tons sombres-intermédiaires j’étais sûre que je n’aurais pas du tout une photo de type « high key », mais au contraire des photographies très fortement contrastées :
Ces dernières images sont probablement limite-limite mais je crois que c’est précisément pour cela que je les apprécie. Elles dégagent un mystère qui pour ma part me touche et retient mon attention.
Eh oui, un autre avantage de la mesure spot, c’est qu’il nous permet de réaliser des photos avec cet effet que l’on appelle « cadre dans le cadre ». Il s’agit de se servir des éléments du premier plan pour encadrer son sujet. La toute première photo de l’article est réalisée avec cet artifice ainsi que les deux suivantes :
Faux panoramique
Cette photographie n’est pas du tout un panoramique. Les bandes noires en haut et en bas sont en fait des éléments de l’immeuble dans lequel j’étais située.
Dans les 2 photographies suivantes, je me suis servie au contraire de l’ombre simplement projetée par la lumière sur les murs pour réaliser mon « cadre dans le cadre » :
Concernant la plupart des images précédentes, il est clair que pour un puriste de l’exposition, pour celui qui regarde son histogramme après chaque prise de vue ou pire, pour celui qui a laissé la fonction « scintillement des zones cramées » sur son écran de contrôle, elles sont un cauchemar et sont bonnes à jeter à la poubelle ! Je crois pour ma part que c’est peut-être pour cette raison que l’on dit que ce mode spot est si difficile à maîtriser. Il demande en effet au photographe de faire des choix, immédiatement et souvent sans beaucoup de concessions. Et quand je parle de choix, je parle surtout d’intention, c’est à dire de vision.
J’espère en tout cas que je vous aurais donné envie d’essayer plus fréquemment ce mode de mesure de lumière ! Bien entendu, et comme je l’ai souligné d’entrée dans mon article, la mesure spot peut être utilisée dans bien d’autres cas de figure que celle de la photographie urbaine et par beau temps ! Je pense par exemple aux photographies de concert ou bien celles de nuit. En bref, toutes les situations où la lumière est tout sauf bien répartie dans la scène à photographier.
Essayez, et vous adopterez 😉


























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