Pour cette 8ème édition de la Boîte à Photos, nous avons décidé de plancher sur le thème de la photo abstraite. Tout au long de cette semaine, nous vous proposons donc d’étudier de plus près ce style de photographie assez particulier et j’espère que celui-ci n’aura plus de secrets pour vous ! Pour ma part, j’ai choisi (comme souvent !) de ne pas vous parler de technique, mais plutôt de partager avec vous ma conception de la photo abstraite.
Une photo peut-elle être abstraite ?
Partons du tout début du questionnement et posons-nous la question de savoir si la photographie, par sa nature même, peut produire des images abstraites.
Physiquement, bien entendu, c’est impossible ! La photographie s’appuie sur le monde concret et le reproduit en deux dimensions. C’est d’ailleurs là que tout l’art du photographe entre en jeu. Bien au delà de l’aspect technique, qui somme toute demande peu ou prou de virtuosité, c’est sa capacité à mettre en scène la réalité par le cadrage et la composition qu’il va produire une image plus ou moins forte. Au contraire du peintre (pour rester dans les arts visuels) qui peut créer de toute pièce des formes sorties directement de sa pensée, le photographe lui doit s’accommoder du réel dont il dispose
Ainsi, en soi, on peut dire que la photographie abstraite n’existe pas. Et pourtant, une image n’est rien d’autre qu’une forme d’abstraction qui trouve sa réalité dans la construction du cerveau humain (et peut-être chez d’autres espèces animales dites « évoluées »). Pour preuve, mettez un animal devant une photographie et pour lui ce n’est pas une image, mais un obstacle visuel qui l’empêche de voir plus loin. Un chien est bien incapable de reconnaître un autre chien dans un photo et ce n’est que dans la publicité qu’un chat va piéger son maître en remplaçant le poisson rouge de l’aquarium par une photo !
J’en déduis donc que si la photographie abstraite n’existe pas en soi, la représentation abstraite qu’on se fait d’une image existe bel et bien.
De la forme concrète à la forme abstraite
Ainsi, puisqu’on sait que la palette du photographe est le monde concret et la lumière, il nous arrive la plupart du temps de nous questionner sur l’origine réelle d’une photographie dite « abstraite ». On se demande quel objet a été photographié et quel procédé a été utilisé.
Le photographe s’est-il servi du flou de profondeur de champs, de mise au point, de bougé ? Est-ce un paysage, une macro ? Comment cet objet ou cette scène a-t-elle été fragmentée pour que j’en perde toute notion d’échelle ou quel cadrage surprenant le photographe a-t-il choisi pour me faire perdre à ce point pied avec la réalité ? Ces questions qu’on se pose lorsqu’on regarde une photographie abstraite, on doit faire de même lorsqu’on a l’intention d’en faire une.
Au fond, cela revient pour le photographe à s’abstraire lui-même de la réalité et à prendre la liberté de voir des « choses » que seul il peut voir au moment de la prise de vue. L’adage qui dit que le photographe ne voit pas comme tout le monde prend pleinement son sens en photographie abstraite.
Je crois pour ma part qu’une photographie abstraite est réussie quand le spectateur renonce à se poser ces questions par rapport au monde concret. Cela signifie alors que le photographe est parvenu à donner une dimension graphique, colorimétrique, poétique ou conceptuelle suffisamment forte pour que cette référence ne soit plus nécessaire et qu’elle disparaisse derrière le message visuel ou conceptuel.
La question n’est plus alors « qu’est-ce que c’est » mais « qu’est-ce que je vois » ?
Ainsi, ce n’est pas parce qu’une photo est floue, bougée ou encore qu’elle a un cadrage serré que cela suffit à en faire une photographie abstraite. Si la référence au monde concret est trop présente ou évidente, le spectateur aura du mal à s’en défaire pour se laisser emporter dans le monde « poétique » du photographe. Par exemple, les photos ci-dessous ne sont pas des photos abstraites selon moi. Elles jouent sur le graphisme, la couleur, la surprise, mais je pense que leur référence au monde matériel est trop forte pour en faire des photos abstraites. De la même manière, je pense qu’il ne faut pas confondre avec des photos que j’appellerai « impressionnistes ».
Les différents types de photo abstraite
J’ai envie de donner 3 grandes catégories aux photos abstraites. Celles qui donnent la priorité au graphisme et/ou à la couleur, les photographies conceptuelles et celles qui relèvent de la pure création sans appui au monde concret visible.
Les photos dites graphiques
Dans les photos ci-dessous, j’ai donné la priorité au seul graphisme final. Il n’y a rien d’autre à voir que des lignes et des formes que j’ai jugées harmonieuses soit au moment de la prise de vue, soit au moment de la post-production pour les photos en mouvement (il est en effet extrêmement difficile de se rendre compte exactement sur le moment de la qualité globale d’une photo où le mouvement entre en jeu. Il y a souvent de multiples tentatives !)
Par ailleurs, vous remarquerez que les photos abstraites peuvent être indifféremment en couleur ou en n&b
Les photos dites conceptuelles
Poussons à présent les choses un peu plus loin. Nous avons vu plus haut que par essence la photo est la représentation abstraite d’une réalité concrète. Et pourquoi alors ne pas aller au coeur même de l’abstraction et tenter de représenter une idée, un concept. Réaliser une photo abstraite d’une abstraction (non, je vous jure, je ne rigole pas !!). Étant donné l’infinie diversité de nos perceptions individuelles, il faut souvent que le photographe ajoute un titre pour aider le lecteur à pénétrer la photo et à en comprendre le sens au-delà de ce qu’il voit. Mais pas toujours. Pour certains, telle photo aura un sens évident alors que pour d’autres elle sera impénétrable ou elle sera comprise dans un tout autre sens. L’important est de faire comprendre qu’il faut aller chercher un sens qui dépasse la forme.
Prenons un exemple concret : les mathématiques et la géométrie. Il n’y a rien de plus abstrait, n’est-ce pas ?
Angle droit Ici, j’ai souhaité représenter le concept de l’angle droit. Remarquez-vous qu’on peut voir l’angle droit soit en creux soit en relief ?…
Intersection
Mais quittons un peu le monde des mathématiques pour plonger dans celui plus poétique des symboles
Esprit Il ne s’agit bien évidemment pas d’un vrai fantôme, mais cette espèce de forme vaporeuse formée par un voilage pris en pause lente m’évoque indéniablement un esprit vagabond. Cette photo fait partir d’une série qui porte sur la mémoire …
Fukushima Ici encore une fois la photo n’a rien à voir avec la réalité. Il s’agit d’une macro d’un espèce de kaléidoscope. La forme sombre dans le fond m’a fait penser au mont Fuji au Japon et les prismes en forme de vague m’ont évoqué une tempête. Le mont Fuji symbolisant universellement le Japon, il n’y avait qu’un pas pour transformer cette fausse tempête en tsunami puis en Fukushima. Il s’agit donc à nouveau d’une photo abstraite conceptuelle …
Nu Nous retrouvons notre angle de mur déjà vu plus haut mais cette fois-ci traité de manière radicalement différente. Une composition en diagonale, une exaspération de la teinte initiale rosâtre et un jeu avec les ombres et voilà que j’ai vu les cuisses d’une femme nue assise. Rien à voir avec la réalité ni non plus avec mon angle droit précédent !
Survivance On pourrait penser que cette photo ne peut en aucun cas être considérée comme abstraite puisqu’elle représente clairement et objectivement un élément concret de la réalité. Pourtant, je la classe dans la catégorie des photos abstraites car elle évoque indéniablement aussi une espèce d’animal irréel, avec une gueule ouverte, des naseaux, un oeil, une patte, des écailles qui n’a rien à voir avec la réalité. C’est une paréidolie qui se joue de notre faculté mentale à reconstituer des éléments reconnaissables à partir d’éléments vagues.
Origines De la glace, du soleil, mon ombre, un dédoublement de la photo en post-production et nous voici en compagnie d’une représentation que je me fais de nos origines.
Mirage Dans cette photo, on reconnait assez facilement la mer. Cependant, je pense que c’est quand même une photo abstraite car cet élément en lui-même assez indéfini et mouvant laisse toute la liberté à notre imagination. Bien qu’aux contours flous et aux couleurs ton sur ton, il se dégage de cette photo un graphisme subtil qui me laisse entrevoir ce que j’ai envie de voir. C’est comme un mirage …
Les photos abstraites « hors catégorie »
Pardonnez-moi, mais je n’arrive pas à trouver de classification pour le type de photo dont je souhaite vous parler et que j’expérimente ces derniers temps. Je ne pouvais pas ne pas vous en parler dans ce thème ! Il s’agit de photos du reflet d’objets dans la lentille de l’objectif. Je vais essayer de mieux m’expliquer en vous montrant 3 photos :
Ici, on reconnait bien évidemment qu’il s’agit d’une plante. Mais ce que j’ai photographié, ce n’est pas la plante en elle-même, c’est son reflet dans la lentille, ou plus exactement l’ombre qu’elle produit en se reflétant dans la lentille. Techniquement, j’ai fait la mise au point sur cette ombre.
Je classe ce type de photos dans la catégorie des photos abstraites car physiquement mon sujet n’est pas la plante en elle-même, mais la lumière qu’elle produit et la réaction de cette lumière sur les différentes lentilles de mon objectif. Le moindre infime mouvement de mise au point modifie complètement l’image qu’on obtient. J’aime cette idée que l’on peut photographier un objet qui n’existe que dans certaines conditions particulières et que si ces conditions ne sont pas réunies il n’existe plus et disparait. C’est fascinant n’est-ce pas ?
Dans le même ordre d’idée mais en allant plus loin encore dans l’abstraction du monde concret : photographier la lumière, pour ce qu’elle est ! Dans les 2 photos ci-dessous, mon sujet n’est strictement rien d’autre que la lumière à travers les lentilles. Aucun reflet d’objet physique, mais juste un alignement donné et unique des particules de la lumière.
En conclusion
Le monde de la photographie abstraite a ceci d’intéressant que la frontière entre l’intention du photographe et la sensibilité du lecteur est infime. Le monde ne s’arrête pas à ce qui a été photographié physiquement mais il ouvre sur des portes où le créateur et le spectateur ont chacun une immense liberté. Une fois encore, l’objet d’une photographie abstraite n’est pas « qu’est-ce que c’est » mais « que vois-je ». Ne trouvez-vous pas cela excitant ?
Mais comme toute liberté, celle-ci n’est pas facile à maîtriser. Techniquement parlant, les méthodes pour obtenir des photos abstraites ne sont pas plus compliquées que pour obtenir n’importe quel autre type de photo. Ce qui est difficile me semble-t-il c’est qu’à cause son absence de référence au monde concret il faut que la photo ait suffisamment de contenu, de matière (physique ou conceptuelle) pour qu’elle crée un autre univers de représentations, souvent poétique d’ailleurs. La photographie abstraite est une invitation pure à la réflexion et … au rêve …
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Pour cette édition de la Boîte à photos, c’est Régis Moscardini de Auxois Nature qui joue le rôle de site hôte et qui a donc l’énorme responsabilité de rassembler nos articles sur une même page et d’en faire la synthèse en fin de semaine.
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