LE FOND ET LA FORME

Dernièrement, j’étais en train de papillonner devant mon ordinateur, à regarder des photos, à en retoucher rapidement d’autres et le hasard m’a amené une réflexion que j’aimerais vous soumettre : une photographie moyenne à la base peut-elle être sauvée par l’ajout d’effets de style ? Ou dit autrement, une photographie peut-elle être sauvée grâce au développement ?

Attention, j’entends par là une photographie qui n’a pas été prise avec une intention particulière en amont, mais qui résulte plutôt du « petit bonheur la chance ». Nous avons en effet souvent une idée de type de développement avant de déclencher et les réglages techniques se font donc en anticipant ce développement (sur ou sous exposition, « pré-visionnage » en n&b ou en couleurs, etc …). Mais il nous arrive aussi de déclencher sans avoir d’idée derrière la tête. C’est de ce type de photo dont je veux parler et je vous donne tout de suite l’exemple « brut de capteur » pour illustrer ma réflexion :

bidouillage 1  

Elle est assez sympathique sur la forme si on la regarde en vitesse et ceci grâce au personnage qui a une « jolie » allure : droit et équilibré, les jambes bien détachées, il se dégage correctement sur le fond, il est presque parfaitement centré dans la cadre de la porte et verticalement dans la photo. Le cadrage aussi est pas mal, il est très rigoureux et à part le petit bout de personnage qui apparait juste au coin gauche de la porte et la poubelle on peut dire que j’ai bien saisi « l’instant décisif ».

Mais, avec ce contraste extrême entre ma position à l’intérieur du bâtiment et la forte luminosité extérieure alliée au fait que mon petit bonhomme a une chemise blanche, le capteur de mon appareil a eu du mal à gérer l’exposition et je n’ai rien fait sur le moment pour l’aider … Résultat, les blancs sont sur-exposés (même cramés on peut le dire) et les noirs sont vraiment sombres (limite bouchés) et cette photo pêche donc cruellement par son exposition. Bref, c’est typiquement le genre de photo qu’on a quand même envie de « sauver » pour ses atouts, même si on sait qu’on n’en fera probablement pas grand chose car il faut bien le dire, elle n’a pas non plus un intérêt débordant. Il s’agit après tout simplement d’un passant, il n’y a pas d’interaction intéressante entre lui et son environnement, il ne se passe rien de particulier, elle ne témoigne de rien d’exceptionnel, … c’est donc à mes yeux une photo banale.

Étant donné que les couleurs n’apportent strictement rien d’intéressant mais que le graphisme très présent mérite d’être accentué, j’ai bien évidemment tout de suite pensé qu’elle devrait être développée en noir et blanc.

bidouillage  

C’est déjà mieux … Grâce à ma prise de vue en format raw, j’ai pu récupérer un peu de détails dans les tons sombres. Par contre mon petit monsieur reste lui désespérément blanc. Je dois vous avouer que ça ne me choque pas plus que ça, je ne fais pas partie, vous l’aurez remarqué, des fanatiques de l’exposition parfaite. Mais surtout, on voit terriblement cette poubelle dans l’entrée et je trouve qu’elle tombe là comme un cheveu sur la soupe et en haut, la partie éclairée perturbe vraiment la lecture. Souvenez-vous que les tons clairs attirent toujours l’attention et qu’il faut éviter de les placer sur les bords du cadre si vous ne voulez pas que le regard du lecteur s’échappe de la photo. Par ailleurs, il y a des éléments inesthétiques et inutiles sur le mur à gauche. Bref, même en noir et blanc, elle reste une photographie tout à fait banale.

J’étais donc en train de me dire que cette photo resterait enfouie dans mes annales des « photos bof – mouais » pour l’éternité. Mais comme j’étais en mode papillonnage-bidouillage, j’ai ouvert, « histoire de voir », un plugin dont je ne me sert plus que très occasionnellement ayant fini par trouver mes propres presets plus personnels, plus malléables et plus légers : silver effects. Je me suis amusée avec ce Silver effects et je suis tombée sur ceci : l’antique solarisation.

bidouillage 2  

Et bien là, voyez-vous, pour le coup je trouve que c’est une photo qui devient enfin intéressante ! Je n’ai plus de problèmes d’exposition, la poubelle disparait, le petit bout de passant aussi, les volutes de la lumière en haut répondent agréablement à celles des colonnes, mon personnage se détache vraiment bien, etc … C’est vraiment étonnant car sur le fond, la photo reste exactement identique à celle d’origine et on pourrait se dire qu’elle n’est donc pas plus intéressante, qu’elle a certes réglé les problèmes techniques mais que du point de vue du message elle reste tout aussi vide de sens. C’est vrai.

Mais … il y a l’effet. D’une part, je pense qu’il nous surprend car on n’a que rarement l’habitude de voir ce type de rendu. L’effet surprenant sollicite donc notre curiosité. D’autre part, il accentue vraiment pour le coup le graphisme de la scène mais de manière intéressante car il met à part égale, me semble-t-il, la rigidité des cadres (cadrage, portes, porches, fenêtres) et celui des « rondeurs » (les volutes en haut, celle des piliers) Quant au personnage je trouve qu’il rassemble les propriétés des 2 types de graphisme : celui des « rondeurs » car il exprime un mouvement et son petit ventre bedonnant ne passe pas tout à fait inaperçu, mais aussi celui de la rigidité avec ses jambes tendues et son corps bien vertical.

Certains argumenteront que cet effet est complètement artificiel. Oui, je suis d’accord, mais l’est-il plus qu’un noir et blanc « classique » ?

Est-ce cet effet « gravure » qui fait sortir cette image du champs classique de la photographie ? Peut-être …

Ceci m’amène inévitablement à poser la question du développement et de la virtuosité que le photographe doit avoir aussi dans ce domaine, que ce soit en méthode analogique ou en méthode numérique.

Et que dire sur nos capacités de lecture et sur le fait que nous devons distinguer entre le fond (le message) et la forme (l’esthétique) d’une photographie ? Entre l’effet immédiat et celui qui prolonge la lecture ?

Mes questions sont ouvertes et pour qui a le temps et l’envie d’apporter une réponse, complète ou partielle, la parole est à vous !

[green_box] EDIT

Jean-Paul Ramel m’a fait l’honneur de répondre à mes questions de manière très approfondie et pertinente. Je vous invite vivement à lire ces 2 articles, qui au delà de ma problématique particulière sont une magnifique découverte sur la manière de « lire une photographie ». Vous les trouverez ici : http://www.photofolle.net/le-fond-la-forme-par-jean-paul-ramel/ http://www.photofolle.net/le-fond-et-la-forme-par-jean-paul-ramel-seconde-partie/[/green_box]

  1. Bonjour Laurence,

    Et pourquoi ne pas être passé par photoshop pour supprimer le bout de passant et la poubelle, et assombrir la partie trop éclairée du haut ? Quitte à « sauver » une photo avec un post)traitement très prononcé, autant faire des retouches non ?

    Je ne suis pas trop fan du résultat final, peut être, comme tu le dis, parce que je n’ai pas l’habitude de voir ce genre d’image 🙂

  2. Des fois, je me demande pourquoi faut-il se poser toutes ces questions. Est-ce utile? Est-ce que ça peut faire progresser le-la photographe?
    En te lisant, je cherchais des analogies. Et il m’en est venue une un peu décalée.
    La cuisine, la gastronomie.
    On pourrait penser à un vigneron aussi..

    Quels que soient les procédés, les épices utilisées, les ustensiles, ce qui compte finalement, c’est d’une part le plaisir du cuisinier et le plaisir de celui qui déguste.
    Pour une photo, n’est-ce pas la même chose?

  3. Thomas : je ne suis pas sûre qu’on se soit bien compris … Selon moi, cette photo n’est pas une photo réussie, pas tant du point de vue de ses petits défauts, mais surtout du fait qu’elle n’exprime vraiment pas grand chose. Comme je le dis, elle n’est pas nulle, mais elle est « bof-mouais ». Une photo forte, expressive supporte parfaitement bien des défauts mineurs, donc là n’est pas la question. Ce n’est pas de savoir comment j’aurais pu l’améliorer, mais plus sur l’impact final que le développement peut avoir sur une photographie. Et il me semblait que cet exemple était assez parlant. Le traitement final me semble plus intéressant car il met bien en exergue beaucoup de détails qui passent inaperçus en n&b classique et en couleurs, ce qui nous incite à aller d’avantage explorer toute l’image. Je me suis amusée à faire le test à la maison : j’ai montré la photo en couleurs et en n&b et j’ai eu droit à des moues sans grand enthousiasme. Lorsque j’ai montré la version « finale », les regards se sont posés, ont visité l’image, les sourcils se sont levés : bref, il y a eu de l’intérêt (après qu’on aime ou qu’on n’aime pas esthétiquement est une toute autre question !)

    Ceci me permet de rebondir sur ta réflexion Dominique. Oui, bien sûr qu’il est important, intéressant et utile de se poser ces questions !!!!! Elles nous permettent, en tout cas selon moi, de progresser, de dépasser l’effet facile du sensationnel pour réaliser des photos qui disent quelque chose ! Ton cuisinier, pour devenir un bon cuisinier doit connaître sa discipline de fond en comble. Pour continuer avec ton analogie, on peut se contenter de mettre beaucoup de crème fraîche dans un plat. On est sûr qu’il plaira au plus grand nombre. On aura beaucoup de plaisir en tant que cuisinier et on pourra penser qu’on est un bon cuisinier car nos plats plaisent. Mais d’une part le cuisinier finira par s’ennuyer de mettre toujours plein de crème fraîche. Il finira alors par se dire qu’il y a peut-être d’autres ingrédients qui peuvent la remplacer, la compléter, la nuancer. D’où ces questions importantes : quels sont les bons ingrédients, comment interagissent-ils entre eux, quels sont ceux que je ne connais pas, qui sont à découvrir ? D’autre part, si on te sert à chaque repas de la crème fraîche, tu finiras par t’en lasser, non ?

    Bref messieurs, la question, selon moi, reste ouverte 😉

  4. bah, l’essentiel est dans ce que le photographe choisi de montrer en définitive, pas dans la technique et les outils utilisés (surtout à notre époque).
    Je sais, je suis du genre à couper le débat à l’apéro parce que je préfère les cacahouètes à la discussion :-))

    Il faut se poser la question, je suis d’accord, mais il n’y a pas une réponse, elles sont multiples (mais tu le sais bien).
    Remarque bien, c’est en se posant la question de ce qu’on choisi de montrer qu’on finit par trouver son ‘chemin photographique’ aussi.
    Bonne semaine et bonne cogitation !

  5. Coucou Laurence, je te reconnais bien là, tu nous fais ta photographe intello (c’est toi qui l’as dit il n’y a pas si longtemps)qui s’interroge et nous interpelle pour se/nous faire avancer;-) J’aime bien ta réponse à Dominique et le parallélisme avec la cuisine qui peut finir par lasser faute d’utiliser de nouveaux ingrédients. Personnellement , j’aime expérimenter de nouvelles voies, quitte à me planter mais de ces bidouillages, parfois hasardeux, sont nés certaines recettes intéressantes que j’ai pu appliquer à une série (je pense à celle exposée à St-Julien l’automne dernier par exemple). Ceci dit, aussi bonne soit la recette, si la photo est trop bancale à la base, la magie n’opérera pas. Quant à la distinction entre la forme (l’esthétique) et le fond (le message) d’une photo, elle me laisse un peu perplexe. Une photo doit-elle nécessairement véhiculer un message pour être bonne? J’aurais plutôt tendance à raisonner en termes d’émotion.Pour moi, une bonne photo doit surtout créer une émotion, sans nécessairement que je doive me poser 36 questions sur le pourquoi du comment. Pour revenir à ton exemple, la dernière version m’interpelle beaucoup plus que la première. Ton traitement assez extrême intrigue et fait penser à un négatif ou à une radio. En cela je serais tentée de dire que oui la forme est importante mais passé le premier étonnement, je ne suis pas sûre qu’elle ne suscite en moi plus d’émotions que la version initiale. Bon, je n’ai pas beaucoup fait avancer le Schmilblick mais pour un lundi, tu commences fort avec un débat vraiment pas simple. Je me réjouis de lire l’opinion des autres commentateurs. Bonne soirée
  6. Parfois, lorsque je suis devant l’une de mes photos, je ne sais pas trop ce que je vais en faire. La jeter, la garder? Je suis devant une interrogation. Le traitement ne s’impose pas d’emblée, j’hésite. Alors, il peut m’arriver d’aller voir ce qu’elle donnerait si je cliquais sur tel ou tel preset proposé par mon logiciel (lightroom) et je vais me laisser séduire. C’est comme une proposition que me ferait le logiciel et à partir de cette proposition je vais ajouter ou retirer un peu de lumière, de couleur, de clarté, etc…

    Mais au final, je fais ça rarement.

  7. Bonjour Laurence,

    Alors j’espère avoir bien compris tes propos. Je pense qu’il peut parfois arriver que l’on sauve « par hasard » en bidouillant un peu partout une photo grâce au post-traitement. Évidemment il faut quand même une bonne base (une bonne composition, une scène intéressante). On est sur le point de supprimer la photo et on se dit  » je vais quand même essayer de faire ça pour voir… ça ne coûte rien de toute façon elle finirait à la poubelle! » et comme on a  »rien à perdre » puisque de toute façon nous ne sommes pas vraiment convaincu par la photo de base, on va oser des traitements plus poussés, plus originaux, moins classiques… des choses que l’on ne ferait pas d’habitude car ce n’est pas notre style habituel ou que l’on avait une toute autre idée en tête. Et parfois il est bon de changer ses habitudes et d’essayer de nouvelles choses. Après pour apprendre quelque chose de ces expériences il faut être capable de renouveler l’expérience, tenter à nouveau ce traitement sur d’autres photos mais cette fois ci de façon intentionnelle et non pour un sauvetage désespéré. Je ne sais pas si je suis très claire… En écrivant ces lignes je pense à une photo en particulier d’un de mes chat en train de bailler, beaucoup trop surexposée.. les blancs brûlés…, et j’ai tenté le tout pour le tout en poussant le traitement pour tendre vers un High Key et il se trouve que le traitement allait vraiment très bien à cette photo et mettait la scène en valeur. Mais je n’aurai jamais osé si la photo initiale n’avait pas été ratée pour moi, elle aurait fini en image très classique, correctement exposée… aux couleurs naturelles. Je n’avais pas du tout ce résultat en tête et j’en suis arrivée là par le plus grand des hasards! Donc en te lisant je me dis que parfois il peut être intéressant de regarder du côté des photos bof bof, on a moins de pression et on ose plus niveau traitement, sans avoir un résultat précis en tête…

  8. Bonsoir Laurence, et merci de cet article et de cet ouverture au dialogue.
    J’avoue avoir pas mal pratiqué cet exercice, (j’avais même ouvert une rubrique au début de mon blog l’an dernier: « je joue avec mon post-traitement » sisisisi!!) jusqu’à l’été dernier. Et puis après avoir discuté longuement avec un photographe lors d’une lecture de portfolio, j’ai alors décidé de faire plutôt évoluer ma pratique autrement et de bidouiller encore, certes, mais plutôt pour moi, comme un espace de « recherche »… J’ai alors supprimé la rubrique de mon blog, même si j’ai laissé les articles.
    Ce que tu pointe, le fond et la forme, est une vraie question car aujourd’hui de nombreuses photos peuvent ainsi être bidouillée, ce n’est pas ce qui manque comme outils; une application ouverte, un filtre collé et hop! La photo a une autre allure, certains défauts sont camouflés ou otés, il y a une autre allure. Où se situe alors la démarche créative? L’expressivité? Le « message »? La rencontre avec l’idée première qui a motivé la composition, le cadrage, la prise de vue? La qualité esthétique vient elle alors du filtre? Du mélange des deux?
    Finalement on arrive aussi je trouve, à cette question : quand est ce qu’une photo peut être considérée comme aboutie, « terminée »? C’est une question essentielle dans la création et qui parle directement à la capacité de chacun à s’affirmer dans l’acte créatif (ce qui n’a rien à voir avec le talent, pour moi.)
    Personnellement, je sais que j’ai ouvert en moi des espaces d’expressions indéniable par cet exercice; je suis partie de l’excès pour arriver ainsi à une démarche plus unifiée, plus fine. C’est un mode de fonctionnement qui est issu directement de mon expérience musicale et qui me convient.
    Je crois aussi fortement que l’expressivité se construit par la connaissance de nombreux outils, outils qui sont comme une gamme de saveurs auquel il est bon de se frotter, de connaître et d’essayer afin de pouvoir constituer son propre mélange, sa pâte. Ensuite, c’est à amalgamer encore avec l’idée que l’on a dans sa tête, peut être au bout de ces expériences et mélanges y a-t-il alors la photo ou le sentiment justement exprimé, tel qu’il existait en notre imaginaire.
    Je ne suis pas vraiment fan de ta photo après transformation, mais effectivement elle suscite alors un intérêt. Ce travail a l’intelligence de nous permettre de regarder autrement une image, et de nous questionner sur ce que l’on peut considérer comme étant une « bonne » ou une « moins bonne » photo, et rien que pour cela, il est, me semble-t-il nécessaire. Bon, une fois de plus, je constate qu’il suffit d’une question qui me parle pour que mon tempérament lyrique se déchaîne!!! 😀 Désolée…
  9. Bonjour à vous !

    Dites donc, il semblerait que nous mesdames soyons bien plus bavardes que ces messieurs qui préfèrent manger des cacahuètes, ne pas se poser trop de questions et prendre les choses comme elles viennent 😉

    Qu’à cela ne tienne, oui chère Christine, j’assume mon côté cérébralo-intello 🙂 Mais comme tu le soulignes très bien, si je pose ces questions, c’est bien pour que tous ensemble nous réfléchissions. Ce n’est pas seulement une question de rhétorique quand même, mais bien d’essayer d’aller au delà de la petite photo confortable …

    Alors selon moi, oui, le message d’une photo est important. Je ne parle pas des photos qu’on produit à la pelle, mais de celles qui restent, de celles qui marquent car indéniablement elles diffusent un message, elles ont un langage : elles peuvent témoigner, raconter une histoire, illustrer une idée ou un concept (et ça peut être tout simplement la beauté, l’esthétique), etc… Il faut absolument qu’il se passe quelque chose, qu’il y ait un dialogue qui s’engage entre elle et le lecteur. Attention, tout n’est pas forcément verbalisé ou verbalisable. Je crois qu’il serait intéressant de réfléchir à cette notion d’émotion. Il y a l’émotion première, celle de la découverte, du premier regard. Bien sur, c’est elle qui va dans la grande partie des cas décider si le dialogue s’engage. Mais ensuite il y a le reste. Combien de fois t’es-tu penchée sur une photo qui « à première vue » t’interpelle. Probablement souvent. Et combien de fois as-tu eu envie vraiment de rester avec elle, de la regarder dans tous les sens, de la parcourir. Certainement bien moins souvent, voire rarement, tout simplement parce que ces photos sont bien plus rares, celles où il y a une connivence, une complicité qui se crée. Et la photo que je vous ai mis en exemple en est l’exemple parfait ! Il ne s’y passe rien, et une fois la surprise passée, on passe notre chemin et on l’oublie. Et on voit bien qu’il ne suffit pas d’un bon cadrage et d’une bonne composition, il faut une alchimie infiniment plus complexe pour que la potion prenne. Bon Christine, tu me rendras donc un devoir de 20 lignes sur la notion d’émotion et de la manière dont tu l’interprètes 🙂 🙂

    Il ressort de ce que vous dites le Journal de Chrys, Thursday et Cécile la question de la « paternité » de la création. Il y a des moments où c’est comme si notre oeuvre nous échappait, comme si elle avait décidé de prendre sa propre direction et au final c’est comme si nous ne faisons plus que la suivre. Elle nous pousse dans des chemins que nous n’aurions pas imaginés, souvent « casse-gueule ». Une fois encore, cette photo en est l’illustration parfaite : je n’assume pas du tout en tant qu’auteur le rendu final, je ne m’en sens pas du tout l’auteure, je ne l’ai pas décidé mais pourtant je crois que c’est le seul qui lui convienne pour qu’elle prenne un semblant d’intérêt. Cette photo est à la fois mienne et étrangère. C’est très déstabilisant …

    Ah ! la question de savoir quand la photo est aboutie, finie, achevée … tout un programme effectivement Cécile ! Je crois, pour y avoir pas mal réfléchi, que c’est d’une part quand elle est imprimée sur un support physique (le choix de la dimension et du type de papier sont aussi essentiels car eux aussi participent largement à son esthétique). D’autre part, c’est quand l’auteur n’a plus envie de rien y ajouter. Ca ne veut pas dire qu’elle est parfaite, mais c’est quand l’auteur ne veut plus y revenir.

    Je vous remercie vraiment pour vos riches contributions. Je suis heureuse que vous ayez eu le courage de vous exprimer et j’espère de tout coeur que cela contribuera à vous forger des opinions (jamais définitives surtout !) et des outils qui vous permettront de progresser en photographie. Quand je dis « vous », je m’inclus dans le groupe si vous le permettez, j’ai encore tant à apprendre !!!!

  10. Bonjour Laurence,
    Je n’ai pas trop eu de temps pour visiter les blogs que j’apprécie ces derniers temps… c’est avec beaucoup de plaisir que j’ai découvert tes derniers articles.
    Voici mon avis sur cette photographie. Je ne suis pas fan habituellement de développement qui « dénature » non pas le classicisme mais le naturel. Cela vaut surtout pour mon propre travail, qui tu peux le comprendre, photographiant la nature, lorsque je m’éloigne trop de l’image brute de capteur, j’ai le sentiment de dénaturer la nature. Mais j’avoue être parfois tentée par cet élan artistique. Comme tu le soulignes, pour cet exercice, il faut « la virtuosité que le photographe doit avoir aussi dans ce domaine ». C’est assez rare, en ce qui me concerne, de découvrir des photos abouties dans cette voie. C’est la part artistique et créative du photographe.
    Pour cette photo, c’est assez réussi. Le développement a permis de conserver l’essentiel nécessaire sur le plan pictural (les atouts), porte, colonne, volutes, bonhomme. Au départ, j’ai cru que tu avais mis l’image en négatif. Par son coté atypique, elle accroche le regard et là, par les détails mis en valeur, on découvre une belle photo.
    Dans mon travail, je ne me pose pas toutes ces questions, tout ce fait au feeling.Toi, tu mets les mots sur ce cheminement du feeling, sur comment parvient on à l’émotion. C’est pour cela que j’aime bien venir lire tes articles. Ils m’apportent des réponses à des choses qui me sont instinctives et pour lesquelles je n’avais pas vraiment d’interrogations. Merci Laurence pour cela.
  11. Laurence, tu es intarissable sur le sujet de l’image arrêtée. Il m’est arrivé quelques fois de constater à quel point une photo couleurs (une des mes photos), bien qu’assez mal sentie au moment du déclencheur, apparaissent tout-à-coup intéressante en noir et blanc. Ces nuances primales semblent projeter l’ensemble dans un passé hypothétique et comme souvent le passé est l’Histoire, la nôtre, la photo soudain se raconte, nous raconte. Va comprendre. Magie. J’ai une passion pour le noir et blanc, pour cette épure, cette sensation d’être en prise directe avec l’objet surveillé. Alors ? La couleur parasiterait-elle l’émotion ? Peut-être n’est-elle ici que pour rappeler la vie qui nous entoure alors que le noir et blanc est là pour nous la raconter.
    Jonas
  12. Bonjour Isa ! Je comprend ce que tu veux dire par la « peur de dénaturer ». Cependant, qu’est-ce que ça veut dire ? Prenons l’exemple d’une photo en noir et blanc « classique ». N’est-elle pas dénaturée ? À mon avis au moins autant que celle que je vous propose à la fin. Alors pourquoi dans le cas des photos en n&b la question du post-traitement se pose moins ??? Peut-être devons-nous chercher du côté de nos habitudes : nous avons tellement intégré psychologiquement le n&b en photo que ça parait naturel, voire même évident dans certains cas ! Par ailleurs, bien que je n’en connaisse pas la technique, ce filtre que j’ai utilisé s’appelle « antique solarisation » et je crois qu’il est issu d’un savoir-faire en développement analogique. Que dis-tu si j’avais réalisé cette photo avec une pellicule et un développement chimique approprié pour avoir ce résultat. Aurais-tu parlé de « dé-naturation » ? Je ne suis pas sûre. Je crois que nous photographes avons encore des choses à clarifier dans notre rapport au matériau « brut » de nos images, qu’elles soient issues d’un capteur numérique ou d’une pellicule et la question fondamentale qui se pose est effectivement, comme tu le dis, notre apport créatif à ce matériau brut. Dans tous les cas de figure, je suis heureuse de voir que tu n’es pas insensible à mes questions « existentielles ». Je suis convaincue (n’en déplaise à certains 😉 ) que se poser ces questions et surtout y trouver des réponses nous permet de nous libérer d’à priori. Pour ma part, j’aime toujours me demander pourquoi telle ou telle limite, quelqu’en soit le sujet (photo et tout le reste !). Lorsque je trouve les réponses, j’accepte cette limite ou au contraire je l’ignore car elle me semble infondée et je continue mon chemin 🙂

    Jonas D. : Je suis trop bavarde, hein, c’est ça 🙂 Mais laisse-moi te répondre … Effectivement, je crois que comme nous voyons naturellement en couleurs, celles-ci, lorsqu’elles sont présentes dans une « image arrêtée » comme tu le dis si joliment, nous ramènent invariablement à notre réel, sur ce qui est ou sur ce qui peut être. Le noir et blanc nous détache de cette représentation du réel pour nous emmener plus simplement dans un autre monde, plus épuré. Par contre, je ne pense pas que la couleur parasite l’émotion. Parfois, ce n’est que grâce à elle que nous parvenons à l’atteindre car elle fait partie intégrante de la photo. Ceci dit, il pourrait être intéressant en y pensant de systématiquement convertir en n&b une photo pour voir si privée de ses couleurs elle conserverait un impact. Si oui, alors peut-être cela voudrait-il dire que cette photo est décidément bien bonne 🙂 Je ne sais plus quel grand maître de la photo (peut-être encore une fois Cartier-Bresson) disait qu’il regardait systématiquement ses photos à l’envers pour voir si la composition tenait la route malgré tout. Si oui, alors il estimait que la photo était bonne. Peut-être pourrions-nous faire de même avec les couleurs ?

    Merci à vous, vraiment, pour avoir pris la peine de laisser ici vos réflexions et à très bientôt !

  13. Bonjour Laurence.
    Chose promise…
    Je vais tenter d’intervenir sur ta photo, si je m’en sens l’énergie jusqu’au bout, de plusieurs façons et donc en plusieurs contributions successives pour restituer aussi clairement que possible ces points de vue différents.
    Ce premier commentaire est donc une espèce d’introduction aux textes qui suivront. Cela permettra peut-être de rétablir l’équilibre avec la gent masculine que tu trouves trop silencieuse 😉

    1) Tout d’abord, je vais me faire le défenseur de l’original, car si, malgré toutes tes tentatives pour dénigrer cette image, tu ne peux t’empêcher au final d’y revenir, incidemment dis-tu, pour nous la proposer et l’imposer fortement comme tu la fais, pourrait-on faire l’hypothèse qu’elle n’est pas si banale que tu le prétends ?
    2) Je vais tenter de resituer ton choix dans un historique, car avoir retenu « l’antique solarisation » pour ton traitement n’est en effet pas banal, et s’inscrit dans une lignée fortement marquée même si l’effet « passé de mode » joue à plein aujourd’hui. A mon sens, ce choix n’est pas gratuit et pas seulement esthétique. Il n’est pas impossible que se soit passé quelque chose en arrière plan de ta réflexion consciente et raisonnable.
    3) je vais m’inscrire dans ton choix technique du silver efex ( et non pas silver effect) de nik, car après tout, même en restant sur les traitements de base qu’il propose, tu aurais pu faire d’autres choix que celui retenu. C’est un plugin que j’utilise et que j’affectionne particulièrement notamment par les réglages qu’il permet, même si tu les as peu utilisés; il n’est donc pas impossible que je puisse en dire quelque chose puisque tes nons-choix sont peu être aussi significatifs que ton choix parmi ces possibles délaissés…
    J’émet toutefois la remarque suivante : sauf erreur de ma part, et à moins que les plugins de nik aient été modifiés depuis qu’ils sont devenus la propriété de Google, ce n’est pas nik silver efex avec lequel tu as réalisé ta version solarisé, mais nik color efex/solarization/type06-N&B2 autre plugin de la suite complète. J’ai vérifié avec attention, je n’ai vraiment rien trouvé de correspondant dans ma version de silver efex (suite Google) alors que color efex correspond parfaitement (à la réserve près de la définition appauvrie de ton image web par rapport à ton original dont je ne dispose évidemment pas.)

    Ce sont donc trois regards différents mais trois regards qui convergent au final, une espèce de circum-ambulation méditative autour de ton image, que je trouve en fait bien plus intéressante que tu ne le prétends, très classique certes, mais surement pas banale.
    Je ne peux en aucun cas d’ailleurs la trouver banale car cela reviendrait à dire qu’une grande quantité des miennes le sont, ce que j’ai la faiblesse de trouver erroné.
    Je te concède volontiers qu’elle est très loin de ton style habituel qui marque ta signature profonde et que j’affectionne particulièrement, sinon je ne serais pas la aujourd’hui. De ce point de vue, tu as raison, elle semble d’une intensité émotionnelle plutôt pâlichonne en comparaison de ce que tu nous montres par ailleurs
    Mais elle n’est pas si loin, au delà des apparence de l’autre photo qui m’a valu mon premier commentaire sur ton blog, et que l’on retrouve ici :
    http://www.photofolle.net/le-detail-qui-fait-la-difference/
    Il s’agit de ton fameux « mariage à l’italienne », apparemment ultra classique lui aussi, et que l’on pourrait tout autant qualifier de banal si l’on ne posait pas un regard insistant dessus.

    Se pourrait-il que tu n’aies pas pris conscience du potentiel et de l’intérêt de cette photo bien plus important peut-être que tu ne le crois, puisqu’elle continue de te préoccuper au point que tu nous la soumet, peut-être pour que nous puissions contribuer à la révéler à tes yeux ?

    C’est en tout cas mon hypothèse de départ telle que je te la propose dans la lignée de mon commentaire précédent, portant sur ce que notre propre inconscient peut nous dire sur nous même et des messages que nous envoyons, aux autres/ à nous, sans forcément nous en rendre compte.

    Bien sur, il s’agit la d’un jeu esthético/rationello intellectuel sans la moindre prétention psy, ce que je ne suis pas. en la circonstance, je suis plus dans l’approche cinématographique ou dans l’analyse d’image telle que pouvait la réaliser la série « Palettes » qui analysait des peintures. juste donc une proposition de réflexion sur le : pourquoi s’acharne t’on sur une photo que l’on soumet « à la question » en la qualifiant pourtant de peu d’intérêt…

    J’ai deux handicaps par rapport à ma proposition : il me faudrait pouvoir montrer ce que je propose, ce que le blog ne permet pas de faire sur la seule partie commentaire, et bien sur je ne dispose pas des originaux ou au moins d’un fichier de taille suffisante, ce qui donnera des résultats pour le moins médiocres avec mes sources de départ. Je ferais avec pour la qualité, mais j’aurais aimé ton accord Laurence pour que tu publies les traitements infligés à ta photo pour illustrer mes propos, que je t’ enverrais par mail pour que tu puisses les montrer en accompagnement si ma proposition te convient.

  14. Bonjour Jean-Paul !

    Haha, tu m’as coincée !! En effet, je dois admettre que cette photo n’est probablement pas si anodine si j’ai choisi quand même de la conserver, de la manipuler dans tous les sens et pour au final la soumettre à la discussion. Mais j’admets volontiers mes propres contradictions et c’est avec un très grand plaisir que j’ai lu ton commentaire fort instructif. Cela débouchera d’ailleurs sur autre chose dont on laisse la surprise à ceux qui liront ces lignes !

    Cependant, je dois quand même te préciser que tu m’as déstabilisée avec ce nom silver-quelque chose 🙂 Tu vois, je l’utilise tellement peu que je n’ai même pas son nom exact en tête et tu as tout à fait raison, c’est même silver efex pro. Par contre, je ne comprends pas le reste car c’est tout ce que j’ai (à l’époque j’avais téléchargé en évaluation la version couleur) mais elle n’est plus valide depuis bien longtemps ! Et c’est bien antique solarisation, je viens de vérifier. Après, ça doit être une question de différence de version.

    Merci de tout coeur pour cette réflexion qui va déboucher, j’en suis sûre, sur une très riche suite !

  15. Bonjour Laurence.
    Pas de souci pour pour ce silver. Après avoir vérifié et cherché de mon côté, la version la plus ancienne, de test, que j’ai trouvé, alors que ce plugin n’était pas encore racheté par google, date de 2012. Et c’était déjà la version 2, au doux nom de nik silver efex pro 2. Comme dans ton nom complet tu n’évoques pas ce 2, je peux en conclure que tu disposes de la version antérieure encore.
    J’ai installé ce plug ancien en version 2, aucun changement par rapport à ce que je connais et pas d’antique solarisation à l’intérieur. Cela semblerait donc confirmer cette hypothèse d’organisation différente de la V1. Pourquoi ont-ils fait cela et supprimé la solarisation qui avait pourtant bien sa place ici pour la mettre dans color efex pro 4 (!!!!?) ou elle n’avait à priori rien à faire en changenat son nom qui plus est ? Mystère et incompréhension.
    Récemment, Google vient de publier un nouveau plugin dans la collection, qui rejoint donc les autres gratuitement pour les personnes enregistrés (ils le téléchargent sur votre machine sans même vous en informer…) Ils n’ont pas intégré l’antique solarisation qui aurait pourtant eu toute sa place ici. les voies de Google sont impénétrables…
    Pour ceux que cela intéresse, il a été testé par focus numérique ici :
    http://www.focus-numerique.com/test-1843/logiciel-test-analog-efex-pro-1.html

    Personnellement, et contrairement à Laurence, je ne peux que recommander cette suite que je trouve d’autant plus appréciable depuis que son prix à chuté fortement et l’a rendu abordable.

    Ce constat de versions différentes rend caduque, par contre, ma troisième intervention annoncée sur ta photo puisque en fait je ne sais pas à quoi tu pouvais accéder dans le « champ des possibles » de ta version silver efex et je ne peux plus commenter tes non-choix dans ces conditions.

    Au final, toi aussi tu m’as coincé. Dans ce jeu de « je te tiens tu me tiens par la barbichette », qui va rire le premier ? Peut-être aurons-nous la réponse jeudi ?

  16. Oui Jean-Paul, moi c’est Silver efex Pro tout court. Ma version doit donc être encore plus ancienne. Une petite précision quand même. Je ne dis pas du tout qu’il ne faut pas l’utiliser, je dis juste que j’ai fini par trouver mes propres outils car à l’époque (peut-être qu’ils se sont améliorés avec les nouvelles versions), lorsque j’appliquais un filtre c’était très lourd et j’obtenais vite des fichiers avec une taille gigantesque. Du coup ça me ralentissait vraiment mon flux, mon ordinateur ramait, etc …

    Bon, tu vois, je tiens le coup, je ne ris pas encore 😉

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