Dernièrement, j’étais en train de papillonner devant mon ordinateur, à regarder des photos, à en retoucher rapidement d’autres et le hasard m’a amené une réflexion que j’aimerais vous soumettre : une photographie moyenne à la base peut-elle être sauvée par l’ajout d’effets de style ? Ou dit autrement, une photographie peut-elle être sauvée grâce au développement ?
Attention, j’entends par là une photographie qui n’a pas été prise avec une intention particulière en amont, mais qui résulte plutôt du « petit bonheur la chance ». Nous avons en effet souvent une idée de type de développement avant de déclencher et les réglages techniques se font donc en anticipant ce développement (sur ou sous exposition, « pré-visionnage » en n&b ou en couleurs, etc …). Mais il nous arrive aussi de déclencher sans avoir d’idée derrière la tête. C’est de ce type de photo dont je veux parler et je vous donne tout de suite l’exemple « brut de capteur » pour illustrer ma réflexion :
Elle est assez sympathique sur la forme si on la regarde en vitesse et ceci grâce au personnage qui a une « jolie » allure : droit et équilibré, les jambes bien détachées, il se dégage correctement sur le fond, il est presque parfaitement centré dans la cadre de la porte et verticalement dans la photo. Le cadrage aussi est pas mal, il est très rigoureux et à part le petit bout de personnage qui apparait juste au coin gauche de la porte et la poubelle on peut dire que j’ai bien saisi « l’instant décisif ».
Mais, avec ce contraste extrême entre ma position à l’intérieur du bâtiment et la forte luminosité extérieure alliée au fait que mon petit bonhomme a une chemise blanche, le capteur de mon appareil a eu du mal à gérer l’exposition et je n’ai rien fait sur le moment pour l’aider … Résultat, les blancs sont sur-exposés (même cramés on peut le dire) et les noirs sont vraiment sombres (limite bouchés) et cette photo pêche donc cruellement par son exposition. Bref, c’est typiquement le genre de photo qu’on a quand même envie de « sauver » pour ses atouts, même si on sait qu’on n’en fera probablement pas grand chose car il faut bien le dire, elle n’a pas non plus un intérêt débordant. Il s’agit après tout simplement d’un passant, il n’y a pas d’interaction intéressante entre lui et son environnement, il ne se passe rien de particulier, elle ne témoigne de rien d’exceptionnel, … c’est donc à mes yeux une photo banale.
Étant donné que les couleurs n’apportent strictement rien d’intéressant mais que le graphisme très présent mérite d’être accentué, j’ai bien évidemment tout de suite pensé qu’elle devrait être développée en noir et blanc.
C’est déjà mieux … Grâce à ma prise de vue en format raw, j’ai pu récupérer un peu de détails dans les tons sombres. Par contre mon petit monsieur reste lui désespérément blanc. Je dois vous avouer que ça ne me choque pas plus que ça, je ne fais pas partie, vous l’aurez remarqué, des fanatiques de l’exposition parfaite. Mais surtout, on voit terriblement cette poubelle dans l’entrée et je trouve qu’elle tombe là comme un cheveu sur la soupe et en haut, la partie éclairée perturbe vraiment la lecture. Souvenez-vous que les tons clairs attirent toujours l’attention et qu’il faut éviter de les placer sur les bords du cadre si vous ne voulez pas que le regard du lecteur s’échappe de la photo. Par ailleurs, il y a des éléments inesthétiques et inutiles sur le mur à gauche. Bref, même en noir et blanc, elle reste une photographie tout à fait banale.
J’étais donc en train de me dire que cette photo resterait enfouie dans mes annales des « photos bof – mouais » pour l’éternité. Mais comme j’étais en mode papillonnage-bidouillage, j’ai ouvert, « histoire de voir », un plugin dont je ne me sert plus que très occasionnellement ayant fini par trouver mes propres presets plus personnels, plus malléables et plus légers : silver effects. Je me suis amusée avec ce Silver effects et je suis tombée sur ceci : l’antique solarisation.
Et bien là, voyez-vous, pour le coup je trouve que c’est une photo qui devient enfin intéressante ! Je n’ai plus de problèmes d’exposition, la poubelle disparait, le petit bout de passant aussi, les volutes de la lumière en haut répondent agréablement à celles des colonnes, mon personnage se détache vraiment bien, etc … C’est vraiment étonnant car sur le fond, la photo reste exactement identique à celle d’origine et on pourrait se dire qu’elle n’est donc pas plus intéressante, qu’elle a certes réglé les problèmes techniques mais que du point de vue du message elle reste tout aussi vide de sens. C’est vrai.
Mais … il y a l’effet. D’une part, je pense qu’il nous surprend car on n’a que rarement l’habitude de voir ce type de rendu. L’effet surprenant sollicite donc notre curiosité. D’autre part, il accentue vraiment pour le coup le graphisme de la scène mais de manière intéressante car il met à part égale, me semble-t-il, la rigidité des cadres (cadrage, portes, porches, fenêtres) et celui des « rondeurs » (les volutes en haut, celle des piliers) Quant au personnage je trouve qu’il rassemble les propriétés des 2 types de graphisme : celui des « rondeurs » car il exprime un mouvement et son petit ventre bedonnant ne passe pas tout à fait inaperçu, mais aussi celui de la rigidité avec ses jambes tendues et son corps bien vertical.
Certains argumenteront que cet effet est complètement artificiel. Oui, je suis d’accord, mais l’est-il plus qu’un noir et blanc « classique » ?
Est-ce cet effet « gravure » qui fait sortir cette image du champs classique de la photographie ? Peut-être …
Ceci m’amène inévitablement à poser la question du développement et de la virtuosité que le photographe doit avoir aussi dans ce domaine, que ce soit en méthode analogique ou en méthode numérique.
Et que dire sur nos capacités de lecture et sur le fait que nous devons distinguer entre le fond (le message) et la forme (l’esthétique) d’une photographie ? Entre l’effet immédiat et celui qui prolonge la lecture ?
Mes questions sont ouvertes et pour qui a le temps et l’envie d’apporter une réponse, complète ou partielle, la parole est à vous !
[green_box] EDIT
Jean-Paul Ramel m’a fait l’honneur de répondre à mes questions de manière très approfondie et pertinente. Je vous invite vivement à lire ces 2 articles, qui au delà de ma problématique particulière sont une magnifique découverte sur la manière de « lire une photographie ». Vous les trouverez ici : http://www.photofolle.net/le-fond-la-forme-par-jean-paul-ramel/ http://www.photofolle.net/le-fond-et-la-forme-par-jean-paul-ramel-seconde-partie/[/green_box]




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