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Les pierres qui murmurent des prières

L’univers secret des pierres de mani.

Une rencontre avec la compassion

Partout dans le monde tibétain, on croise d’étranges pierres. Parfois peintes en rouge, parfois laissées à l’état brut, parfois encore habillées des cinq couleurs sacrées, elles sont toutes gravées de signes mystérieux.

Pendant longtemps, je suis passée à côté sans vraiment m’y arrêter. Je savais bien sûr qu’elles avaient une dimension religieuse, sans chercher à aller plus loin. Il a fallu attendre mon dernier voyage, en février, pour que naisse en moi le désir d’en comprendre la signification profonde. Ce que j’ai découvert m’a ouvert une nouvelle porte sur l’univers tibétain.

Mais avant d’entrer dans le sujet, laissez-moi vous raconter une rencontre.

L’été dernier, j’ai fait la connaissance d’un chercheur en histoire tibétaine, lui-même tibétain. Depuis, nous sommes restés en contact, et nos échanges sont devenus de véritables espaces de réflexion. Lors de nos dernières conversations, nous avons longuement parlé d’une notion qui, selon lui, se trouve au cœur de la culture tibétaine : la compassion.

Bien sûr, cette notion s’enracine d’abord dans les préceptes du bouddhisme. Mais au Tibet, la religion n’est pas seulement un cadre spirituel, elle imprègne profondément le quotidien, dans les gestes les plus simples, dans les manières d’être au monde. À tel point que la compassion cesse d’être un idéal abstrait pour devenir une disposition intérieure, presque une seconde nature, mais un état d’esprit.

C’est peut-être là, finalement, que réside la clé qui me manquait. Celle qui permet de comprendre cette impression diffuse que les Tibétains sont spécialement « gentils ». C’est un mot trop simple pour décrire quelque chose de beaucoup plus subtil. Attention, il ne s’agit évidemment pas d’idéaliser, les êtres humains sont traversés par toute une complexité d’émotions. Et pourtant, dans les rencontres, quelque chose se dégage, une forme de bienveillance que jusqu’ici j’avais du mal à nommer.

Comprendre cet aspect de la culture tibétaine est essentiel pour la suite. C’est lui qui m’a permis d’entrevoir, autrement, la signification et le rôle de ces pierres.

Que sont les pierres de Mani ?

Ces pierres sont parfois de simples roches récupérées dans les rivières, parfois elles sont issues de carrières et taillées sous forme de plaques. Elles peuvent avoir toutes les dimensions. Et le plus important, elles sont gravées de prières, de mantras et d’images sacrées.

Le plus souvent elles contiennent le mantra « Om Mani Padme Hum » (ཨོཾ་མ་ཎི་པ་དྨེ་ཧཱུྃ་) mais elles peuvent aussi comporter de longues prières accompagnées de représentations imagées des divinités ou des objets sacrés. Ce mantra, également appelé « mantra de la grande compassion » est probablement le plus important dans le monde tibétain et il est omniprésent dans tous les aspects de la vie : psalmodié en permanence par les gens, en fond musical chez eux ou dans les magasins, dans les temples, inscrit sur les drapeaux de prière, …

Ce mantra signifie littéralement Salut au joyau dans le lotus, mais dit comme ça, il n’a pas grand sens. En fait, il faut décortiquer chaque phonème ou syllabe pour en comprendre la portée :

  • Om : C’est le son primordial et est considéré comme la vibration première de l’univers, le souffle même de la création. Il représente donc le point de départ.
  • Mani  signifie « Joyau ». Il symbolise la méthode, l’intention altruiste pour atteindre l’illumination pour le bien de tous, motivée par l’amour et la compassion universelle. C’est le symbole le plus pur.
  • Padme signifie « Lotus ». Il représente la sagesse et plus spécifiquement la compréhension de la vacuité. Le lotus pousse dans les limbes et sort de la boue, en passant par l’eau et va s’offrir au ciel. Son passage dans la boue ne vient pas compromettre son blanc étincelant. C’est une métaphore du chemin qui permet de grandir sans « se salir ».
  • Hum, quant à lui, symbolise l’indivisibilité, l’union inséparable et synergique de la méthode (Mani – compassion) et de la sagesse (Padme – vacuité). C’est la réalisation finale, l’actualisation de l’état de Bouddha.

Mani… Ainsi, le nom donné à ces pierres signifie donc « joyau ». Autrement dit, ce ne sont pas seulement des pierres, ce sont des supports matériels qui portent le joyau , c’est-à-dire l’intention de compassion. Le nom ne décrit donc pas la pierre elle-même, mais ce qu’elle contient symboliquement, et c’est parce qu’elle porte le « mani », le joyau, qu’elle devient précieuse.

Mantras et prières : transformer l’esprit

Le mot mantra signifie “outil de l’esprit” et agit en formule sonore dont l’efficacité repose sur la vibration, la résonance et le rythme, à cause de sa répétition. En effet, un mantra est destiné à être répété des milliers de fois jusqu’à ce qu’il parvienne à transformer l’état intérieur de la personneLe sens narratif importe peu, ce qui compte, c’est l’effet produit, la transformation qui s’opère.

Il y a bien sûr aussi des prières, mais elles n’ont pas exactement la même signification que dans nos traditions monothéistes. Dans ces dernières, nous nous adressons plutôt à une entité (Dieu, Saint, prophète…), il s’agit plutôt d’une relation d’un « JE » à un « TU » . Nos prières sont des demandes, des remerciements, des louanges, voire une confession.

Dans le bouddhisme, à l’instar des mantras, les prières sont faites pour transformer l’esprit. Ainsi, la prière ne sert pas à remercier ou faire une demande ou une louange, elle sert à entraîner l’esprit, un peu comme un muscle. Si elle parle de compassion, l’attention se fixe sur elle, l’esprit s’habitue à cette qualité et ainsi la manière de percevoir les autres change progressivement. Dans le bouddhisme, la réponse ne vient pas de l’extérieur, elle se fabrique en soi. C’est une relation du « JE » au « JE ».

Une prière permanente

Où trouve-t-on les pierres de mani ?

À moins qu’elles ne soient situées dans un endroit naturel et qu’elles aient été gravées sur place, les pierres de Mani sont rarement isolées et on les trouve le plus souvent empilées. L’empilement le plus impressionnant est dans un village dont je reparlerai plus loin.

Tout comme le paysage est parsemé de drapeaux de prières, les empilements de pierres de mani sont partout, parfois loin de toute habitation. Mais bien sûr, on en trouve surtout auprès des temples, au passage de cols de montagne, près des maisons ou des villages.

La plupart du temps, les gens gravent ces pierres à l’occasion d’un décès. Dans certaines régions, notamment à Yushu, il est d’usage de graver 30 000 pierres ! Oui, vous avez bien lu et j’ai reposé plusieurs fois la question pour être sûre que je comprenais bien ! Alors il faut quand même nuancer et plutôt que le nombre de pierres, c’est le nombre de signes qui compte.

Mais vous voyez bien comment ces « tas de pierres » peuvent devenir gigantesques avec le temps, d’autant que, comme ils sont souvent situés dans des lieux de passage ou de dévotion (temples, monastères), chaque individu en rajoute lorsqu’il en a l’occasion.

L’énergie de la pierre

Lorsqu’une personne ou une famille grave ou fait graver des mantras, elle accompli un acte de dévotion dont le mérite est exclusivement dédié au défunt, afin de l’aider dans le processus de renaissance.

Ainsi, au fil des mantras gravés, chaque pierre accumule de l’énergie qu’elle libère ensuite au fil du temps. Mieux encore, lorsque l’on passe près d’elle, la règle veut qu’on la garde sur sa droite et qu’on tourne autour afin de la recharger en énergie. Et si en plus on le fait en murmurant un mantra ou en faisant tourner un moulin à prière, on va la renforcer encore davantage. Son pouvoir d’accumulation de mérite et de protection contre les forces négatives est donc inépuisable !

Une dimension collective

Si chaque pierre est un geste individuel, l’ensemble constitue une mémoire spirituelle collective, elle est à la fois un acte intime et public. Et cette mémoire se voit. Car la particularité de ces pierres est qu’elles transforment une prière, qui par définition disparait après sa récitation, en objet durable : la pierre reste, le mantra reste visible et la dévotion reste active. Elle raconte l’histoire d’une vie et d’une disparition, et collectivement, tout le monde se charge d’elle, sur des générations.

Xinzhai, une ville de pierres en expansion

Non loin de Yushu, le village de Xinzhai abrite le plus grand amoncellement de pierres de mani au monde. Ce sont des milliards de pierres qui ont été accumulées depuis le 19ème siècle dans cet endroit réputé pour sa « puissance énergétique ». Ces pierres constituent quasiment une ville et pour mieux se rendre compte de l’ampleur de ces « murs », il m’aurait fallu un drone pour les voir du ciel !

Et loin d’être figé, c’est un endroit qui continue de croître, à tel point que les autorités ont décidé que les pierres de mani gravées à la machine seraient dorénavant interdites. Car c’est aussi un lieu de pèlerinage et chacun vient ici pour déposer des mantras.

Un jour, un français m’a fait remarquer qu’il est franchement dommage, voire choquant, qu’une énorme antenne de téléphonie ait été installée en plein milieu de ces pierres. Je suis d’accord bien entendu sauf que … ce sont les pierres qui ont rejoint cette antenne ! Pour vous donner une idée de la hauteur de ces murs et de la vitesse avec laquelle ils avancent, voici ce que j’ai découvert en déambulant à travers ces murs, en prenant des « escaliers » pour atteindre le haut : un autre poteau, dont les pierres sont arrivées au sommet !

Ce qui est assez incroyable, c’est que ces « constructions » ne sont absolument pas anarchiques et les gens, en déposant ces pierres, agissent avec beaucoup de méthode. Preuve en est, en 2010 un séisme meurtrier a détruit les habitations d’une grande partie de la région. Ces murs eux ont miraculeusement résisté.

Ce que je trouve particulièrement touchant dans ce lieu hors du commun, c’est que c’est un monument en mouvement, en évolution. Il continue de vivre, d’évoluer, chaque jour des centaines de pierres sont ajoutées et nul ne peut prédire à quoi il ressemblera dans 10, 20, 100,… ans.

C’est véritablement une oeuvre collective dans toutes ses dimensions.

La gravure des pierres

Je vous emmène dans un autre village, près de Zadoi, pour vous parler de la gravure de ces pierres. Là, un nouvel amoncellement est en cours au pied d’une montagne. J’y étais passée en août dernier, mais sans m’y arrêter car je n’avais rien remarqué de particulier. Six mois plus tard, impossible de ne pas remarquer ce qui se passe ici !

Des milliers de pierres ont déjà été accumulées et il y a des tentes parsemées au milieu d’elles. Certaines sont destinées pour y vivre (les tibétains sont nomades, dans l’âme, mais aussi dans la vraie vie) tandis que d’autres abritent des graveurs.

Graver, une pratique ouverte à tous

Ce n’est absolument pas nécessaire de faire graver une pierre par un professionnel. C’est d’ailleurs aussi une des raisons pour lesquelles je vois dans ces amoncellements de pierres autant de poésie, comme une sorte de stratigraphie de la foi. Chacun fait avec les moyens qu’il a, il n’y a pas de maître d’oeuvre ni de plan établi, il n’y a pas vraiment de règles (hormis celle bien sûr de graver un mantra ou une prière), il n’y a pas une taille ou une forme prédéfinie,… Une gravure extrêmement fine et élaborée pourra côtoyer une gravure beaucoup plus rudimentaire, une pierre pourra être rouge, l’autre bleue ou verte, comporter une seule syllabe ou bien un long texte. Chaque individu ou famille décidera pour son défunt.

Les différents styles de gravure

Il y a 2 grands styles calligraphiques. Le plus répandu dans le Qinghai est très fin et régulier, avec des lettres bien proportionnées et des lignes horizontales. Mais on trouve aussi un style iconographique (plus présent dans la région autonome du Tibet et le Sichuan) où sont représentés des symboles bouddhistes, des images, des représentations de divinités.

Mais je pense qu’il ne faut pas oublier le style « populaire », celui des non professionnels, aux lettres plus irrégulières, gravées avec des outils plus simples, et qui, d’après ce qu’on m’a dit, comportent parfois des erreurs, des approximations calligraphiques. Mais comme l’efficacité d’un mantra ne repose pas uniquement sur sa lecture correcte, mais plus sur l’énergie qu’il va dispenser, ce n’est pas grave. Et plus tous ces mantras, même imparfaits, rayonnent dans toutes les directions, plus ils toucheront symboliquement tous les êtres.

De l’ordre dans le désordre

Je vous disais plus haut que pour un défunt, il faut compter environ 30 000 signes. Je pensais que les gens déposaient ces milliers de pierres un peu au hasard, que 30 000 c’était déjà beaucoup et que s’il fallait en plus y mettre de l’ordre, ca serait impossible ! Et bien non, je me trompais !

En fait, tout dépend si le mantra ou la prière tient en entier sur la pierre ou s’il est écrit sur plusieurs pierres. Dans ce cas, il faudra alors que les pierres soient mises dans le bon ordre de manière à ce qu’il soit lisible (même s’il finira un jour enfoui sous d’autres pierres). C’est ainsi que j’ai observé cette famille ci-dessous et qui prêtait vraiment attention à l’ordonnancement des pierres.

Le paysage comme corps spirituel

Au fond, ces pierres ne sont pas seulement des objets religieux disséminés dans le paysage. Elles sont des gestes. Des gestes répétés, patients, infinis, par lesquels les vivants continuent de prendre soin des morts et, ce faisant, transforment leur propre manière d’être au monde.

Peut-être est-ce là que tout se rejoint. Dans cette idée que la compassion n’est pas une abstraction, ni même une valeur à défendre, mais une pratique. Une pratique qui s’inscrit dans le temps, dans les corps, dans les lieux. Une pratique qui se grave, littéralement, dans la matière.

Alors ces « tas de pierres » que l’on croise au bord des routes, sur les cols ou près des villages, ne sont plus tout à fait des tas. Ils deviennent des accumulations de présences, des archives sensibles, des paysages façonnés par l’attention portée aux autres.

Et désormais, je ne les regarde plus de la même manière. Là où je ne voyais que des pierres, je vois des intentions. Là où je passais sans m’arrêter, je ressens presque une invitation à ralentir, tourner autour, et, peut-être, à mon tour, apprendre quelque chose de cette manière d’habiter le monde.

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Commentaires

Une réponse à “Les pierres qui murmurent des prières”

  1. Avatar de Christine

    Merci ma chère Laurence pour ce vrai travail journalistique. Pour moi qui ai vu ces « montagnes » de pierre très impressionnantes, il m’a bien éclairée car je me rends compte que sur place je n’avais pas vraiment pris la mesure de cette tradition, de ces rites. Le travail et la piété dont font preuve les Tibétains sont impressionnants!

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