L’ORAGE

orage

« Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître… »
Elisabeth Bishop.

 

On était dans un village du Sud, adossé à la pierre, en plein cœur de l’été, quand le dehors ne redevient fréquentable qu’en fin d’après midi à cause de la lourdeur accablante de l’air. Au loin, on entendait s’approcher le grondement d’un orage qui n’allait pas tarder à éclater, poussé par un vent s’agaçant. Déjà, là-bas, de petits éclairs énervés commençaient à zébrer le ciel devenu mauve.

Ca n’a pas fait grand bruit et pourtant, dans le coin, avec un peu d’attention on aurait pu assister à un bouleversement. Dans la montée vers la ville haute, un univers entier venait de s’effondrer. A l’instant, dans un fracas silencieux, le monde que des enfants avaient connu depuis leurs naissances, avait sombré corps et biens. Désormais, pour eux, plus rien ne serait jamais comme avant. Voilà une demi-heure, ils n’étaient qu’innocence et naïveté, qu’insouciance et légèreté…

Las, ils venaient de perdre le sel de l’enfance.

L’un avait annoncé à une autre qu’il ne voulait plus d’elle comme amoureuse… Elle lui avait immédiatement  tourné le dos pour qu’il ne la voie pas pleurer. Elle n’a pas aimé du tout la tristesse qui lui est d’un coup tombée sur les épaules. Elle n’aurait voulu penser qu’à l’été et ses jours sans limite, sans silence à craindre, sans chaise à se contraindre, sans table où s’attacher et y poser ses coudes et son ennui. C’est de son cœur et de la peine qui y étaient entrés dont elle devrait maintenant se soucier.

Un des deux autres, entendant cet aveu, s’était aussitôt mis à espérer et à croire à un possible. Du reste il avait vaguement souri quand il avait entendu dire qu’ils étaient au bout de leur histoire. Depuis le temps qu’il l’aimait. Enfin, il allait avoir sa chance… Avec l’orage, c’est l’amour qui avait débarqué. Ce petit monde, en l’éprouvant, lui et tout ce qui va avec : ses élans, ses déchirements, ses troubles, ses chagrins, ses peines, ses emportements, ses transports et ses tourments, ces trois là, en une fraction de seconde venaient de quitter définitivement l’âge de l’enfance. Cette période où il n’y a que l’instant à vivre, où tout à l’heure ne se pense même pas. Ils ne seraient plus jamais comme ces animaux pour qui l’avenir n’est pas, qui ne savent déjà plus rien de l’heure passée, qui n’ont que  l’instant à vivre… à vivre.

Pour leur vie toute entière l’insouciance si légère les avait abandonnés.

Les trois ne vivraient presque jamais plus dans le présent. Ils avaient été saisis dans ce moment singulier, épinglés comme des coléoptères sur le velours du temps. C’est quand on tombe en amour qu’on commence à vivre, avant, on existe.

A partir de ce jour ils allaient prendre le chemin douloureux qui s’impose à tous au long de la vie. Ils allaient, désormais à apprendre à perdre.

Enfin, ils allaient pouvoir monter sur le Grand Carrousel.

Le Félix du haut village, le petit blanc à queue noire qui était  de passage pour la distribution de caresses mais indifférent à ces bouleversements, vaguement inquiété par les grondements de l’orage approchant et séduit d’un coup par une odeur subtile s’est déplié lentement, les a plantés là et s’est remis en route…

C’est à cet instant précis que les premières gouttes ont déferlé sur le monde.

 

Chri

 

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Ah Chri, comme je suis fière de t’accueillir ici, toi et ton talent de conteur qui nous régale plusieurs fois par semaine d’histoires courtes ou parfois plus longues, de comptes-rendus vie hebdomadaires toujours savoureux et pétillants, d’états d’âme idéaux ou de coups de gueule révoltés.

C’est un grand honneur que tu m’as fait d’accepter de réagir à cette image que je t’ai envoyée ! J’étais sûre que tu trouverais la bonne histoire, que tu y capterais tout le drame qui se jouait à cet instant. Sais-tu que ce que tu racontes avec tant de talent, avec les mots si justes, c’est exactement ce que j’avais envie de dire lorsque j’ai capté cette image ? Mais tu y as ajouté quelque chose d’essentiel : « C’est quand on tombe en amour qu’on commence à vivre, avant, on existe ». Merci Chri d’avoir donné à ma photo ta profondeur !

Chers amis lecteurs, courez découvrir le blog de Chri, vous y découvrirez un univers que j’adore parce qu’en son centre (et tout autour d’ailleurs !) il y a l’Homme avec toute sa complexité et ses mystères : C’est pour dire

 

 

 

  1. Très joli texte, je vais suivre tes conseils et allé voir ce blog 🙂

    C’est rare de voir une de tes photos disons plus classiques, j’entends par la sans ta touche artistique habituelle (je parle de l’effet qu’on généralement tes photos, je ne dis pas que celle ci n’est pas artistique).

    J’espère me faire comprendre 😉 en tout cas j’aime bien cette scène, avec un sens de lecture évident !

  2. Bonjour,
    ah que voilà une journée qui commence bien.
    je me régale avec une photo superbe, et avec les mots qui vont si bien avec. Un joli duo que vous avez fait là.. Merci à tous les deux.
  3. J’aime beaucoup ta photo. La courbe, les enfants alignés et très expressifs, le noir et blanc et ce premier plan (dommage la patte). Une très belle composition couronnée d’un magnfique texte. C’est un très beau duo, touchant, que vous nous proposez ici. avec Chri.
  4. J’ai beaucoup aimé la photo qui m’a immédiatement plongé dans une douce nostalgie enfantine et puis… Et puis le texte m’a comme soufflée. Merci pour ce magnifique partage, vraiment. 🙂
  5. Bonjour !

    Je suis tout simplement ravie que notre duo soulève votre enthousiasme à ce point ! Et si vous allez voir notre Duo directement sur la page de Chri, vous aurez droit à un bonus ! En effet, Chri m’avait envoyé 2 textes et je devais en choisir un. Ce que j’ai fait !! Mais lui, il a triché 🙂 Il a mis les 2 … Mais c’est vraiment intéressant !

    Concernant la photo, c’est effectivement une image que je suis vraiment heureuse d’avoir réalisée et tu as raison Thomas, ce n’est pas souvent que je vous montre des photos de ce genre. Pourtant, j’en fais beaucoup, mais c’est plus de la photo de reportage ou plus exactement ce qu’on appelle de la photo sociale. J’adore en faire, mais justement parce que je ne peux pas y mettre trop mon empreinte je ne vous les montre pas souvent.

    Dans le cas de cette photo, j’ai estimé que la chance que j’ai eue à ce moment là méritait d’être partagée, avec ces personnages qui sont si bien placés (en premier plan, c’est ma fille, la petite dernière. Les 2 garçons derrière, probablement des petits vacanciers). Ils étaient si bien positionnés, chacun dans son propre monde et le chat.

    Ah ! Sans ce chat, la photo n’aurait pas été la même, n’aurait pas eu la même signification. Je ne suis d’ailleurs pas trop d’accord avec toi Lucie pour la patte. C’est vrai que spontanément, si j’avais eu le choix ou le temps, je ne l’aurais pas coupée. Mais au final, je trouve que c’est génial. Car cette patte qui sort du cadre imprime un mouvement, et transmet cette idée de lassitude que Chri a si bien décrite : puisqu’il n’y a rien de mieux à faire ici, je m’en vais. Et plus je regarde cette image, plus je me dis que si le chat avait été complet l’image aurait perdu de sa saveur, de son piquant en quelque sorte. Par contre, ce que je regrette c’est la tache blanche de ciel en haut à gauche. J’ai pensé à « mettre un coup de tampon », mais après coup, j’ai eu envie de laisser cette photo « dans son jus ». Allez, on va dire que c’est parce que trop de perfection tue la perfection 😉

    Brigitte, il faut parfois aller lentement, même sur internet et à l’écran 😉 Merci d’avoir pris le temps de lire le texte de Chri. Et je suis sûre que si tu reviens et que si tu le relis sans regarder la photo tu t’apercevras qu’en fermant les yeux c’est exactement elle qui t’apparaitra !

    Merci de tout coeur à vous !!

  6. Le texte explique la photo et inversement! Chacun avec sa part de reves et d’interprétations. Le chat vit sa vie et il a peut etre sortit sa pate du cadre, juste pour dire qu’il existe et n’est pas un simple décor. Je reconnais le regard noir de notre Nini et la tete coupable de Tuture 🙂
  7. J’ai senti l’orage qui arrivait, les poils sur mes bras se sont dressés, j’ai même regardé machinalement par la fenêtre voir si la météo n’était pas en train de changer.
    Oui Chri, l’amour c’est toujours l’orage et avant que sa foudre ne tombe on existe seulement.
    Belle histoire, pour une photo dont la densité du temps passé colle au regard, tire irrémédiablement en arrière… Beau duo, merci à tous les deux.
  8. Bonjour !

    Merci de tout coeur pour vos interventions !! Comme le dit Chri, je suis vraiment très fière de notre collaboration 🙂

    Ah Ryad, ce que tu viens de dire est génial !! Je savais bien que j’avais raison de t’épouser mon cher découvreur 🙂 Le fait que le chat sorte du cadre en fait un acteur et plus seulement un élément de décor. C’est tellement vrai !! Ta réflexion va me faire méditer, c’est sûr … Par contre, il n’y a pas de Tuture dans le coin, seulement une Nini au regard très noir, c’est vrai et 2 petits vacanciers inconnus …

    Nathanaël et Chri, ne parle-t-on pas de coup de foudre ?

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