Qui n’a pas entendu parler de Tiandu Cheng, ce « fake Paris » construit par l’entrepreneur chinois Guangsha ? À l’époque, en 2007, sa construction a fait couler beaucoup d’encre avec ses immeuble Haussmaniens, la réplique au 1/3 de la Tour Eiffel et son parc à la française emprunté au Château de Versailles. Évoquée de manière amusée, souvent condescendante, la ville avait heureusement le bon goût d’être un échec urbanistique cuisant, prouvant bien que Paris ne pouvait être imité et surtout que ces Chinois, malgré tout leur argent et leurs projets démesurés ne sauraient égaler l’art de vivre dans la Ville Lumière.

Il est vrai que 5 ans après la fin de sa construction, Tiandu Cheng ne comptait que 2000 habitants sur les 10 000 escomptés et qu’elle figurait sur la liste – longue – des villes fantôme chinoises.

Mais qu’en est-il aujourd’hui ?

Vue de la Tour Eiffel de Tiandu Cheng, reproduction exacte au 1/3 de l’originale.

Du fantasme à la réalité du terrain

Ne pas croire ce qui a été écrit

Il a souvent été dit que Tiandu Cheng se voulait être un projet immobilier de luxe destiné à une classe supérieure qui, n’ayant ni les moyens suffisants ni le temps de voyager voulait rejoindre le niveau et la qualité de vie européens, tout du moins en rêve.

Or, c’était bien méconnaître la réalité du terrain.

Tout d’abord, à l’époque de sa construction, les besoins en logements étaient aigus. Tiandu Cheng est située dans la banlieue de Hangzhou qui compte près de 10 millions d’habitants et une des villes les plus riches de Chine. De grands plans de renouvellement et de modernisation des logements du centre ville qui étaient insalubres – ou déclarés comme tels par les entrepreneurs privés qui n’hésitaient pas à jouer de la corruption –  ont forcé des milliers de gens à se reloger ailleurs. C’est ainsi que nombre d’entre eux se sont vus attribuer à Tiandu Cheng 1, 2 voire 3 logements en fonction de la taille du foyer, en compensation de la perte de leur logement d’origine.

De cela découle deux choses. La première, c’est que la vacance des logements ne signifiait pas qu’ils n’avaient pas trouvé acquéreur, mais que ces derniers n’étaient tout simplement pas assez nombreux pour occuper tous les appartements dont ils étaient devenus propriétaires. 

Par ailleurs, si plusieurs logements à la fois ont été attribués à un foyer en compensation d’un seul appartement, on peut aisément comprendre qu’ils coûtaient donc beaucoup moins cher que celui du centre-ville.

Tiandu Cheng n’a donc jamais été destinée à une clientèle de luxe et n’a donc jamais été vendue comme telle !  Car malgré leurs sculptures en façade, les prestations de ces appartements sont extrêmement basiques, ils sont petits avec maximum 70 m2 et les immeubles ne comportent même pas d’ascenseur. Sans compter le fait qu’à l’époque, Tiandu Cheng était perdue au milieu des champs dans une zone encore essentiellement rurale et où il n’était pas du tout chic d’aller vivre !

On dit souvent qu’en Chine il faut tout multiplier par 10. Cet adage s’applique bien évidemment aux ensembles immobiliers qui fleurissent, encore aujourd’hui, à un rythme hallucinant ! Des logements pour 10 000 personnes, rien de plus classique dans le paysage urbain chinois. Ainsi, la partie « architecture parisienne » de ce quartier n’est qu’une petite part de ce qui est prévu car à terme il s’agira d’un quartier de 30 000 habitants ! La livraison des derniers appartements est prévue pour 2020. Bien entendu, il faut que les infrastructures suivent – routes, écoles, hôpitaux, transports, …-  et la création ex nihilo d’une ville de 30 000 habitants ne se fait pas du jour au lendemain. Mais en même temps que les derniers appartements seront livrés, le quartier se verra desservi par une nouvelle ligne de métro.

Ce couple de retraités vit avec leur fils depuis 7 ans à « Paris ». À l’instar de nombreux autres, ce sont eux qui s’occupent de leurs petits-enfants. Prochainement, toute la famille va déménager dans un nouvel immeuble de Tiandu Cheng car les appartements y sont plus grands.

Derrière ce projet, la société Guangsha.

Une des premières entreprises chinoise de constructions

Contrairement à ce qui a souvent été écrit, cette cité n’est pas la lubie d’un milliardaire chinois mais le projet de la société immobilière Guangsha qui est l’une des plus importante en Chine.  A-t-elle réussi à vendre tous ses appartements ?

Il semblerait que oui, en tous cas en ce qui concerne la partie « parisienne ». Ils ont tous été vendus et l’offre est inexistante. Et si aujourd’hui une majorité des occupants est locataire, c’est parce que les propriétaires ont depuis acheté des logements de meilleur standing et surtout plus spacieux dans les nouveaux immeubles avoisinants. En effet, d’après l’office de gestion des appartements, la partie parisienne souffre aujourd’hui d’un sérieux manque d’entretien et de nombreux bâtiments ont de graves problèmes d’infiltration d’eau ce qui fait qu’elle souffre d’une mauvaise réputation.

À l’inverse, l’autre partie de Tiandu Cheng, elle aussi construite par la société Guangsha rencontre elle beaucoup de succès. Là, pour acheter un appartement, il faut compter environ 20 000 rmb/m2, soit 2500 euro/m2. Quand on sait que le prix du mètre carré est deux, parfois trois fois plus cher dans le centre de Hangzhou, ce n’est pas étonnant que les habitants soient plutôt des primo acquéreurs ou des gens qui n’ont tout simplement pas les moyens d’accéder à la propriété dans des quartiers plus « huppés ». Mais même en étant prêt à y mettre le prix, rien n’assure de pouvoir acheter. En effet, en Chine, face à la demande, il est courant de passer par la case « tirage au sort » pour déterminer qui, parmi tous les candidats, aura la chance de pouvoir réellement acheter le bien. Et à Tiandu Cheng, la chance est seulement entre 2 et 3 % selon la situation et l’immeuble. 

Bien entendu la question qui brûle les lèvres est de savoir si les habitants pensent qu’ils vivent réellement dans une réplique de Paris et si ce quartier attire vraiment les touristes chinois qui ne peuvent voyager. Comme il fallait s’y attendre, les gens ne sont pas dupes et pas un n’imagine que le vrai Paris ressemble à ce quartier, même s’ils n’y sont jamais allés. Hormis la Tour Eiffel qu’ils savent l’exacte réplique en plus petit de l’original, pas un ne pense que venir ici c’est comme visiter Paris. 

Critiquée à cause de sa « copie » de l’architecture Haussmanienne par les médias occidentaux, ici en Chine on ne voit pas la réplication comme un problème mais plutôt comme une qualité, héritage du Confucianisme qui encourage l’élève à imiter le maître. De manière générale, il y a en Chine de nombreux cas de copies de monuments et de villes, ce que la journaliste Bianca Bosker appelle la « duplitecture », mot-valise qui mixe « duplication » et « architecture ». Mais elle n’est pas le seul apanage de la Chine et la ville de Las Vegas aux Etats-Unis est fameuse pour les répliques de monuments célèbres. Dans le même ordre d’idées, que penser alors des monuments directement inspirés de la Rome ou de la Grèce antiques à travers les pays occidentaux ?

À Tiandu Cheng il n’y a finalement que très peu de répliques exactes des originaux et ce sont surtout des statues ou des monuments qui sont pour la plupart dans le parc à proprement parler. Celui-ci a été dessiné dans le prolongement de la Tour Eiffel sous la forme de jardins à la française. Mais sa vocation est essentiellement pédagogique et chaque statue est accompagnée d’une pancarte explicative. Finalement, on pourrait même dire qu’il est dans le même esprit que le fameux Parc Oriental de Maulévrier dans le Maine et Loire qui reproduit un jardin japonais ainsi que des éléments architecturaux.

Cependant, au contraire du parc de Maulévrier, celui de Tiandu Cheng est loin d’attirer les touristes en mal de voyages ! Il s’agit plus de promeneurs qui viennent des quartiers voisins, éventuellement de Hangzhou pour une sortie dominicale. 

En fait, le seul vrai business qu’il semble y avoir, c’est celui des photos de mariage. Mais encore une fois, les couples ne viennent pas ici parce qu’ils ne peuvent pas voyager, mais simplement et surtout parce qu’aux yeux des Chinois, la France est le pays des amoureux. Rien ne peut être plus romantique que de poser devant la Tour Eiffel, le bassin d’Apollon ou dans le carrosse d’une Reine dans un jardin à la française ! Même s’il est difficile de comprendre pourquoi nous avons une telle réputation de romantiques – parce qu’en réalité il se trouve qu’au final les chinois le sont bien plus que nous  – nous devrions plutôt être flattés et considérer que cette réputation est meilleure à prendre que bien d’autres !

Côté boutiques et commerces de la partie Haussmanienne, il sera difficile de trouver un seul magasin de souvenirs, même pas un porte-clé de Tour Eiffel ! Par contre, il est intéressant de constater qu’un nombre impressionnant de centres éducatifs pour enfants se sont installés, faisant de l’artère principale l’avenue des enfants. Des écoles de langues et de musique aux établissements artistiques ou d’apprentissages technologiques et de soutien scolaire, les parents n’ont que l’embarras du choix pour stimuler et surtout pour faire de leurs enfants ce qui est le « sport national » : des bêtes de concours. 

Finalement, Tiandu Cheng n’est qu’un quartier – ou ville si l’on se réfère à l’échelle européenne – comme un autre dans le paysage urbain chinois d’aujourd’hui. Aujourd’hui c’est un quartier qui a pleinement pris son essor et la « ville fantôme » est très loin derrière. Sa seule spécificité est d’allier habitations et parc à thème, de manière d’ailleurs plutôt réussie car les gens trouvent qu’il fait bon y vivre. On est très loin d’une sorte de « parc Disney » où les habitants vivraient dans une « fake »  ville pour le simple plaisir d’en jeter plein la vue ou pour simuler une vie d’ailleurs. Tout au plus lorsqu’on s’y promène on ressent une vague ressemblance, un « air de Paris », mais le quartier a toutes les spécificités chinoises, à commencer par les ventilateurs des climatiseurs sur les façades – indispensable dans le climat de Hangzhou – , le linge qui sèche aux fenêtres – impensable à Paris et encore moins dans un quartier Haussmanien ! –  et sans oublier bien sûr les gens qui se promènent en pyjama – même pas en rêve à Paris !

Perspective de l’avenue principale.

Reportage complet avec d’autres photos disponibles en HD chez Hans Lucas

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10 pensées sur “Tiandu Cheng, un Paris réussi ?

  1. Une drôle de découverte et un article passionnant et bien formulé, comme d’habitude! Merci Laurence!

    1. Bonjour Nicole !Ahaha les surprises ne manquent jamais ici ! Merci pour les compliments, tu sais que comme toujours il me touchent et … m’encouragent 😉 😉
  2. Merci Laurence pour ce reportage sur une ville presque comme mais pas comme du tout, en fait!!! Il y manque le ciel…. Le ciel et la lumière du vrai!
    1. Bonjour Christian ! Ah ! C’est sûr uq ce jour-là le ciel était sérieusement plombé ! Mais de là à dire que dans le vrai Paris le ciel est toujours lumineux, je n’irais pas jusque là 😉 😉 🙂 Ceci dit, tu as tout à fait raison en ce qui concerne la lumière de manière générale, elle n’est pas du tout la même que dans l’Europe que je connais bien ( France et Italie). Ici, nous sommes dans une région extrêmement humide avec un nombre incalculable de lacs et de forêts. Du coup, il y a toujours un halo blanchâtre d’humidité, comme si on était en permanence sous un réflecteur photo 😉
      Des bises !!

  3. Bonjour Laurence
    Quel drôle d’endroit comme seul le Chinois sont capables d’en faire !!
    Bravo pour le reportage et les images qui sont superbes.
    Merci pour nous faire partager vos voyages dans ce grand pays qu’est la Chine.
    Personnellement mes déplacements se limitent à Shangai et Pekin pour le travail.
    Mais à chaque fois c’est toujours une découverte;
    Nicolas amicalement
    1. Bonjour Nicolas ! Avant de pouvoir connaître des villes comme Shanghaï ou Pékin, de l’eau a le temps de couler sous les ponts pendant loooooogtemps tellement ces villes sont gigantesques ! Mais comme vous le dites, à chaque fois on est surpris. C’est à croire que rien n’arrête ces chinois 😉
      Bonne journée et qui sait … peut-être un jour alors nous nous croiserons en Chine ?

  4. Intéressant, et étonnant. Je ne sais trop que dire, en fait : je suis perplexe et en même temps vraiment interpellée par ton récit.

    1. Re-bonjour Cécile 😉
      Perplexe de quoi ? J’aurais bien aimé que tu développes 😉 Saches quand même que c’est loin, très loin d’être une généralité !
  5. Merci pour la découverte, si bien documentée comme toujours !

    1. Merci à toi pour tes mots !!!!!

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