Il y a quelque temps j’ai eu le bonheur d’animer un workshop que j’avais organisé à Genova. Nous devions être plus nombreux mais des aléas imprévus de dernière minute ont fait que seules 2 personnes ont pu se déplacer : Christine la Suisse et Patrice le Tourangeau 🙂 Qu’à cela ne tienne, nous ne nous sommes pas laissés déstabiliser et nous avons travaillé dur pendant 2 jours !

Christine Keller – https://regardevoir.net/

Au programme, beaucoup de prises de vue et beaucoup de temps passé aussi derrière notre ordinateur à éditer nos photos car l’idée était de finaliser une série durant ce week-end. Arf, sacré défi ! D’autant que j’avais corsé les affaires en ne donnant pas de thème car ce qui m’intéresse, c’est que chacun aille chercher sa propre inspiration. En effet, je fais partie de ceux qui pensent que bien souvent, et en particulier lorsqu’on découvre pour la première fois le théâtre de la prise de vue, c’est le sujet qui finit par s’imposer au photographe, à sa sensibilité et non l’inverse. Ainsi, je considère mon rôle lors de ces workshops comme étant celui d’un accompagnateur, celui qui est aux côtés pour aider et non comme un guide qui dirige et qui décide pour les autres. Et c’est bien ce que je me suis efforcée d’être durant ce workshop 🙂

Le vendredi soir nous nous sommes donc retrouvés pour faire connaissance et élaborer notre stratégie pour le week-end. Puis le samedi, nous avons beaucoup déambulé dans les rues de Genova, souvent dans le silence d’ailleurs car un photographe a besoin de beaucoup de concentration pour capter le bon moment, pour s’imprégner d’une ambiance, pour attendre un miracle. Puis la fin d’après-midi a été consacrée à un premier éditing de la moisson de photos. Et c’est là que tout s’est joué ! Frissons, joie, désillusions, pistes, trouvailles, réflexions, … bref, un arc en ciel d’émotions !

Car si durant les heures précédentes de prise de vue nous avions tenté d’élaborer un fil conducteur pour notre série, nos pensées manquaient d’objectif clair et précis. Et c’est en découvrant nos photos, en les sélectionnant, en les rangeant, en les éliminant, bref, en faisant un travail d’éditing avec une vision à la fois globale et plus synthétique que chacun de nous a enfin découvert son vrai fil, son « histoire ».

Mais bien entendu il était quasiment impossible que nous ayons toutes les photos pour construire une série achevée, c’est pourquoi le dimanche matin a été consacré à une nouvelle tournée de prises de vue. C’est que pour construire une série, d’autant plus quand on n’a pas un objectif absolument clair depuis le départ, il faut parfois plusieurs centaines de photos ! Bien sûr, il ne s’agit pas de penser que nous avons plusieurs centaines de photos ratées. On pourrait avoir 300 photos parfaites en soit qu’on pourrait ne pas réussir à réaliser une série ! Ce qui compte, c’est l’histoire qu’on va raconter et comment on l’articule. Et 300 bonnes photos individuelles ne constituent pas forcément une série. Il faut aller chercher parmi elles les 15, 20 ou 30 photos qui vont faire le récit. D’où la nécessité de repartir sur le terrain pour réaliser celle(s) qui nous manque(nt)

Enfin, le dimanche après-midi, retour devant l’ordinateur pour la touche finale, et finalement la plus longue car il s’agissait donc de faire un editing très fin et de construire « l’histoire » avec un ensemble d’images cohérent tant dans le récit que dans le post-traitement, de trouver le titre et de rédiger le texte d’accompagnement. Sacré programme !! Bon, je dois être honnête, aucun de nous n’a réussi à finaliser son texte à temps et nous nous sommes tous donnés quelques jours supplémentaires pour le faire 😉

Bien entendu je vais vous montrer ci-après les séries que nous avons réalisées mais j’aimerais auparavant donner quelques indications sur la manière de « lire » une série ou ce qu’on appelle un portfolio.

Généralement, si l’auteur n’est pas présent (et donc peut accompagner de ses mots en direct le déroulement de la lecture) on commence par lire le texte d’accompagnement de manière à comprendre son intention. Bien sûr ce n’est pas obligatoire et certains préfèrent aller directement aux photos pour ensuite revenir au texte pour vérifier s’ils ont bien compris. Mais que l’on choisisse l’une ou l’autre méthode, il faut quand même au moins lire le titre de la série avant toute chose car c’est lui qui va donner le « La » du départ.

Puis on regarde les photos une à une et c’est pourquoi je vous recommande vivement de cliquer sur la première photo qui s’ouvrira en grand, de manière à la voir toute seule, sans distraction. Ensuite, on revient généralement sur la présentation d’ensemble pour voir comment les photos s’articulent entre elles, leurs liaisons visuelles. Pour prendre l’image de la lecture d’un livre, chaque photo devrait constituer en elle seule une phrase. Chaque phrase doit bien entendu être porteuse de sens, mais certaines vont être des moments clé alors que d’autres serviront de liaison. Ca c’est pour la partie lecture individuelle de chaque photo. Puis, lorsqu’on lit ces phrases dans leur ensemble, on aura une impression de plus ou moins grande harmonie, de fluidité, d’où l’importance de faire des allers-retours entre les images singulières et l’ensemble du travail.

Voilà, vous êtes donc prêts à entamer la lecture de ces portfolio 🙂 Alors allons-y !!

Christine Keller

« Nei quartieri dove il sole del buon Dio non dà i suoi raggi… » 

Le vieux Gênes est un lacis inextricable de venelles, les « carruggi », bordées d’édifices si hauts que le jour y pénètre à peine. Cette ville, singulièrement verticale, n’est pas une ville de classe moyenne. Un même immeuble abrite en bas, dans les étages privés de soleil, les défavorisés tandis que les plus aisés sont en haut, là où il y a les terrasses. 

Dans les sombres ruelles, « ceux d’en-bas » se débrouillent avec l’existence comme ils peuvent. Les unes vendent leurs corps, les autres prient pour leur salut. Tous cherchent à s’élever, à trouver une lumière salutaire, l’espoir d’une vie meilleure.

* Fabrizio de Andrè, La città vecchia. Traduction : Dans les quartiers où le soleil du bon Dieu ne pointe pas ses rayons…

A noter que Christine exposera des photographies dans sa ville de Saint Aubin en Suisse du 7 au 10 avril 2022. Au programme de magnifiques photos nature autour du thème de l’eau ! Si vous êtes dans le coin, n’hésitez pas à y aller, elle sera présente tout du long et ce sera une formidable occasion de la rencontrer !

Patrice Gautier

A la recherche de la lumière

Genova n’échappe pas à la règle. Son architecture a été dictée par le climat et les matériaux et techniques dont elle a pu disposer tout au long de son histoire.

Comme d’autres villes méditerranéennes, elle a su se protéger du soleil, d’où un labyrinthe de ruelles étroites et profondes avec des immeubles de quatre-cinq étages voire plus. L’ensemble est parsemé de places de taille petite à moyenne aérant l’ensemble.

On peut donc y déambuler dans une ambiance équilibrée de clair obscur. L’architecture a su y apporter un jeu de puits de lumière naturelle et une panoplie d’éclairages artificiels convenables pour la vie quotidienne.

Pendant mon séjour à Genova, j’ai pu errer tout mon soul dans ce dédale urbain et sa riche gamme d’ombres, de lumières et de couleurs.

Accompagné de mon fidèle boitier, j’ai voulu partager ce rendu si particulier à Gênes et qui la rend si singulière.

Normalement, lorsque j’anime un workshop je n’ai bien entendu pas le temps de réaliser une série en parallèle des stagiaires. Mais vu que notre groupe a été réduit à une portion congrue au dernier moment, il m’a semblé intéressant de me mettre du coup au défi moi aussi 😉 En effet, nous avons tous des manières différentes de voir et un travail en groupe, même s’il s’agit de productions individuelles, est toujours un enrichissement mutuel. C’est une émulation, une source d’inspiration, d’apprentissage, de questionnements. C’était une manière aussi pour moi de ne pas être trop sur leur dos et de leur laisser leur liberté créative. Alors voici ma série …

Laurence Chellali

Diserta la vita quotidiana

Par temps de crise, les premiers à souffrir sont les plus fragiles et les plus précaires économiquement et socialement. Pour qui connait Genova, la Maddalena est un quartier de la vieille ville qui abrite le monde des travailleurs pauvres et des migrants. Ici, comme dans tous les arrondissements défavorisés d’Europe, la pandémie de Covid a dramatiquement accentué les problèmes de survie et on ne compte plus les personnes victimes du chômage, du surendettement et même de l’exploitation.Mais il faut bien continuer à avancer, trouver l’argent pour vivre ou survivre, travailler encore et toujours pour échapper à l’extrême pauvreté. Le port est une source importante d’emplois et avoir la chance d’y travailler, même au jour le jour signifie une fin de mois juste un peu moins difficile.

Combien de vies la machine implacable du capitalisme a brisées ? Combien de rêves ont été abandonnés et d’illusions ont été perdues ? Certains s’accrochent à des réconforts et à des petits bonheurs de la vie quotidienne mais les règles du jeu du monde moderne ne sont pas en leur faveur. D’autres, les moins adaptés, décideront de quitter ce monde.

Traduction des photos :

  • Déserter la vie quotidienne (photo 1)
  • Impasse du Saint Désir (photo 7)
  • Logo du bancomat, système de paiement italien (photo 8)
  • Place de la gratitude pour l’existence (dernière photo)

Vous n’aurez pas manqué de remarquer que seule Christine a réussi à faire en sorte que toutes ses photos soient au même format. Et elle a eu parfaitement raison ! En effet, en règle générale il est très important pour une question d’harmonie que les photos aient toutes les mêmes orientations. Pour ce workshop j’avais levé cette règle, estimant déjà que réussir à produire une série cohérente en un week-end était déjà largement suffisant et je ne voulais pas ajouter cette contrainte en plus. Mais comme quoi, tout est possible !

N’hésitez pas à donner vos impressions sur ces séries dans les commentaires, voire même à poser des questions, je suis sûre que les auteurs se feront un plaisir de vous répondre !

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18 pensées sur “Trois yeux sur Genova

  1. Très beau travail de Christine… c’est étrange comme la noirceur des images de Laurence répondent à la lumière de celles de Christine

    1. Merci Coste ! Il est vrai que je n’y suis pas allée de main morte côté « noirceur ». J’ai d’ailleurs eu peur à un moment de plomber l’ambiance comme on dit 😉

  2. Vous avez super bien bossé, bravo à vous pour ces 3 visions si différentes.

    1. Merci Eric ! Peut-être un jour t’y colleras-tu aussi ? 😉

  3. beau travail à tous !
    Meilleur editing pour Laurence !

    1. Merci Jef ! et … bien le bonjour de Genova !!!

  4. Bravii pour ces trois magnifiques visions d’une ville…
    (Si je peux m’autoriser en vrai, ça fait six yeux…)

    1. ___ Ben non, vieux! On en ferme un à chaque visée…
      ___ Pas faux.

    2. Hihihi cher Chri, j’ai failli te répondre aussi qu’on ferme un oeil en général 😉 Mais tu as 100000% fois raison, mon titre est un peu bof, ceci dit trouver les titres n’est pas mon fort pour le coup 😉 Baaaaci !

  5. Magnifique travail en seulement 2 jours… Je suis toujours surprise et enchantée de découvrir à quel point les regards d’un même lieu au même moment diffèrent d’une âme sensible à une autre. Merci pour ce beau partage qui me rappelle que ça fait bien longtemps que je n’ai pas pris mon boîtier pour ce genre d’exercice ! Encore une fois magnifiques séries, bravo

    1. Bonjour Caroline ! Il y a bien sûr une question de sensibilité qui est unique à chacun. Mais il y a aussi celle de la connaissance des lieux (et moi de ce point de vue j’ai déjà fait le tour de Genova la lumineuse depuis le temps 😉 ). Ensuite, je pense que ça dépend aussi du moment du « déclic ». En ce qui me concerne, et je ne peux que parler pour moi, c’est lorsque j’ai réalisé la photo en seconde position dans le portfolio. J’ai aimé son ambiance sombre, un peu glauque et étrange. Par chance, je l’ai réalisée très peu de temps après avoir commencé les prises de vue, et c’est vraiment elle qui m’a mise sur la piste.
      En tout cas, j’espère de tout coeur que tu trouveras le temps de reprendre ton boitier pour réaliser une série personnelle parce que, il n’y a pas à dire, même si on souffre parce que c’est super dur, on s’amuse quand même beaucoup !!!

  6. Bravo! Vous avez fait un super travail et j’ai les larmes au yeux en revoyant la ville qui m’a fait rencontrer ma meilleure amie

    1. Rhaaaaa ma Cocotte, merci pour nous tous et c’est clair, pour nous Genova restera toujours un endroit au goût spécial 😉 😉 😉

  7. Difficile de choisir entre les trois! Malgré des lieux parfois reconnaissables sur les trois séries, les ambiances sont bien différentes… Preuve que les photographes ont su montrer leur personnalité! Bravo!

    1. Bonjour Gine ! C’est bien la preuve que nous étions bel et bien ensemble 😉 Ceci dit, c’est vrai qu’au moment de l’editing nous avons essayé de faire attention à ne pas utiliser les mêmes photos et je crois que globalement nous avons bien réussi. Il n’y a qu’une seule photo que l’on retrouve dans le portfolio de Christine et dans le mien, c’est celle du « Vico chiuso San Desiderio ». Pour ma part, elle était vraiment importante dans ma série et faisait sens donc je n’ai pas pu y renoncer 😉 Mais peu importe, en principe ces portfolios n’ont pas vocation à être présentés ensemble de toutes façons 😉 Merci de ta lecture attentive !

  8. Bonjour Laurence,
    De bien belles prises de vues de cette ville mystérieuse à mon sens. Félicitations aux deux personnes qui accompagne ce sujet, et en petit comité ces plus beaucoup plus simple.
    Vraiment j’aime tout.
    Marc

    1. Bonjour Marc ! Un grand immense merci pour tes louanges ! Et oui, Genova est une ville à multiples facettes et qui aime bien en garder des secrètes. Tout comme les Gênois …

  9. […] j’ai vu que Laurence Chellali proposait un stage consacré à la création d’une série photo à Gênes/IT en mars dernier, […]

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