AVANT PROPOS
Cet article est une réaction à celui que j’ai publié la semaine dernière sous le titre « Le fond et la forme » que vous pouvez retrouver à cette adresse : http://www.photofolle.net/le-fond-et-la-forme/. La discussion avait déjà commencé dans les commentaires que je vous invite vivement à lire en guise de préambule !
Tout à fait exceptionnellement ce n’est pas moi aujourd’hui qui ai rédigé l’article, mais Jean-Paul qui nous fait l’honneur d’une excellente lecture d’image.
Jean-Paul, à toi la parole !
La photo litigieuse 🙂 Photo d’origine, « brute de capteur »

Me voici donc devant cette image « petit bonheur la chance » « sans avoir d’idée derrière la tête ».
Et immédiatement cette photo me parle. Beaucoup. Autant ou presque que celle sur laquelle j’avais réagi précédemment : ton fameux « mariage à l’italienne »
Je reviendrais sur tes commentaires de ta propre photo qui ne manquent pas d’intérêt, y compris pour mon propos. Dans l’immédiat, j’aimerais d’abord la sauver, d’abord à tes propres yeux et aussi, accessoirement, au regard de ceux à qui tu l’as montré.
Ta photo telle que tu l’as abordé d’abord : cadrage, composition, lignes de force, couleur, lumière. Fort contraste dis-tu avec blancs cramés et noirs bouchés ne donnant pas envie de la sauver et par ailleurs pas un intérêt débordant, pas d’interaction entre le passant et son environnement dis-tu. Une photo banale.
C’est une véritable réquisitoire qui annonce le couperet imminent : effacement sans regret. Pourtant tu n’as pas pu te résoudre à le faire… Pourquoi ?
C’est de cette hypothèse que je pars pour mon propos : tu ne l’as pas effacé car elle est bien plus importante, forte et réussie que tu ne le prétends, même si tu ne sais pas (pas encore ?) pourquoi.
Tes choix sur la couleur d’abord.
C’est faire honte à des logiciels de traitement que de l’annoncer perdue comme tu le fais. Je n’ai pas l’original en raw, mais j’ai déjà soumis ton fichier web à cette torture, lightroom en l’occurence. Il est très honnêtement rattrapable comme je le montre dans ci-dessous :

Aucun doute, elle gagne a rester sombre pour éliminer ce qui la parasite : les compteurs ou autres boites sur la droite et surtout cette voiture au fond, en plein milieu de la pastille, qui aurait du faire hésiter à appuyer sur le déclencheur et que l’on devine encore très bien sur ta photo publiée
Tu laisses cette photo en forte dominante sombre et très contrastée : tu as infiniment raison. Restons donc dans le sombre, a forte teneur de contraste, c’est un bon choix.
Tu la convertis ensuite en noir et blanc, la encore, je te suis parfaitement : la couleur parasite inutilement le principal de ton propos et n’apporte strictement rien pas ailleurs. Concentrons nous donc sur l’essentiel. Tu en profites pour faire pratiquement disparaitre la voiture. La encore je te suis parfaitement : un gros problème de moins.
Après apparait ma première divergence à ce niveau.
Comme tu le dis toi-même : en haut la partie éclairée perturbe vraiment la lecture et plus loin que « les tons clairs sur les bords d’une photo incite le regard à s’échapper ».
Tout est dit !!!
Qu’est-ce qui t’empêche alors de la recadrer en supprimant cette partie parasitaire ? Pourtant tu ne le fais pas, soulignant par la même qu’elle a beaucoup plus d’importance qu’il n’y parait. J’y reviendrais, mais pour la simplification de ma « démonstration », je vais pour l’instant travailler sur l’hypothèse de la retenue hésitante d’une débutante en photographie 😉
Donc je recadre la photo noir et blanc dont j’augmente encore le contraste pour éliminer définitivement tous les éléments superflus telle que je la montre ci-dessous (on pourrait aussi en profiter pour éliminer complètement la voiture à moins qu’elle ait aussi une importance que je n’ai pas pris la peine d’analyser ?…)

Reste donc une photo dans son écrin avec un (plusieurs…) cadre(s) dans le(s) cadre(s) afin de concentrer le regard sur le principal.
C’est un impossible écrin dont, à mon sens il s’agit avant tout.
Ce n’est pas la première fois que je me pose des questions sur tes choix de cadrage et celui-ci m’interroge particulièrement :
Après la découpe, la composition…
Le personnage dis-tu est presque parfaitement centré dans la photo. Tu as déjà montré ta capacité à des cadrages parfaitement symétriques (mariage à l’italienne…) ; or ici, tout est presque centré, mais rien ne l’est vraiment, ce qui est très dérangeant et déstabilisant pour le regard. Et ce n’est pas neutre…
Symétrie des colonnes du fond entre les deux colonnes avant, qui elles ne le sont pas avant la troisième « colonnade » , les portes de premier plan, à nouveau symétriques. Et au milieu de tout cela, planté bien en vue, ce personnage pas du tout au centre, contrairement au « presque » que tu annonces dans ton commentaire : il est au centre de la photo, pas des colonnes, et c’est très dérangeant. Pour finir une poubelle à l’avant plan gauche (et aucune en symétrie à droite…) et ce personnage quasi hors champ à l’extrême gauche du plan de la porte. On finit par ne plus voir que cela : cette apparente symétrie en fait totalement dissymétrique et déséquilibrée !!! Verticalement, c’est pire encore : deux carrés de lumières avec pour toute réponse un noir uni en bas ! (sans compter ce que j’ai coupé précédemment pour simplifier mon propos…)
Et si tout cela finalement donnait à la composition une force phénoménale engendrée par ce déséquilibre d’une image apparemment figée car symétrique et « harmonieuse » qui en fait ne l’est pas du tout ?
Pour tout dire, ce que je vois la, c’est un véritable film, avec un mouvement de caméra, un travelling avant continu de la caméra en profondeur à travers ces trois plans successifs de colonnades pendant que se déroule la traversée latérale des deux personnages dont les destins vont se croiser/recouper, l’un pratiquement encore hors champ mais plus tout à fait, ce qui introduit la notion de temps dans cette image, allant de gauche à droite, et l’autre, pas centré non plus pour LAISSER TOUTE LA PLACE A SON OMBRE, marchant, lui, de droite à gauche.
Et il a l’air décidé le bougre c’est même ce qui m’a le plus frappé à la première vision de cette photo.
Il introduit lui aussi la notion de temps par son « non-centrage ». C’est un homme en marche, sans hésitation et déterminé. On peut imaginer, par là même, la photo suivante que tu as peut-être prise, et non retenue, un « chouya de dixièmes de secondes » après : Le personnage est cette fois bien centré mais la composition est moins harmonieuse : l’ombre au sol est tronquée, le personnage de gauche, bien que plus nonchalant rentre un peu plus dans le champ ce qui lui donne plus (trop ?) d’importance. Le travelling avant rétrécit l’ombre sur les bord de l’image, l’écrin est donc atténué, et la poubelle, si importante, commence elle à être tronquée peut-être. Elle le sera de toute façon dans l’image suivante ou le personnage de droite s’éloigne à gauche pendant que celui de gauche occupe le centre de l’image et que la porte, franchie par la caméra, disparait…
Maintenant que l’on a vu l(es)’accessoire(s), passons à l’essentiel : les personnages dans et hors champ puis, les éléments « inesthétiques et inutiles sur le mur à gauche », et, à la fin, la poubelle qui « tombe comme un cheveu sur la soupe » dis-tu…
La symbolique
Le personnage principal, tu le décris comme presque parfaitement centré (mais c’est ce presque qui change tout…) à la « jolie » allure, droit et équilibré…
Je n’ai pas du tout eu le même ressenti. Certes il se détache parfaitement bien, je suis d’accord avec toi, et il a les jambes bien détachées (dans « l’instant d’après » ou il serait parfaitement centré, ce ne serait plus le cas pour les jambes) mais c’est son côté « déterminé » qui m’a frappé et a engendré ce film que je me suis fait dans la tête. Ce film qui ne peut marcher que pour un occidental avec son sens de lecture « normal » de gauche à droite et non pas de droite à gauche ou de haut en bas, le voici :
Cet homme revient résolument vers son passé qu’il a précédemment raté par négligence : l’homme à gauche, à peine visible, qui marche nonchalamment en lisant son journal sans faire attention à ce qui se passe autour de lui et donc son futur (gauche à droite), c’est lui, tel qu’il s’est négligé précédemment. Les deux colonnades de part et d’autre l’indiquent clairement formant la triangulation des trois têtes : les deux lions et la sienne. La diagonale formé par sa silhouette et son ombre dirige le regard vers la tête du lion à gauche dans l’ombre, ce qui fait disparaitre la langue tirée, clairement visible par le soleil sur la tête de droite. Disparaissant, elle ne montre plus donc que ce visage renfrogné d’un passé raté sur lequel il faut revenir pour le réparer, afin d’éviter que se reproduise la tête de droite qui tire la langue sur nos ratées futures, comme ces modillons ou gargouilles moqueurs ou effrayants qui nous contemplent sur les frontons des églises. Il revient donc sur ses pas, bien décidé à revisiter ce passé que, par sa bêtise, il a négligé lorsque il fallait pourtant lui prêter la plus grande attention, comme s’il l’avait jeté à la poubelle, SYMBOLE PRINCIPAL de la signification de cette image comme le montre sa triangulation opposée, marquant encore plus ce passé raté : ce lion mécontent, mis, par symétrie, dans la poubelle du passé non accompli…

J’en reviens donc, au final, sur mon recadrage de départ, que je peux maintenant qualifier de largement abusif.
Puisque Laurence sait recadrer une photo, et n’est pas une débutante, le fait de laisser cette image avec sa partie claire en haut à gauche qu’elle qualifie de fuite pour le lecteur, je ne peux qu’en conclure qu’elle était volontaire, même si non consciente.
De même que cette poubelle marque l’oubli désastreux vers les tréfonds du passé, cette lumière montante en haut à gauche, marque le profond optimisme de cette photographie : en revenant de façon déterminé vers son passé, le personnage va éclairer celui-ci afin de sortir au mieux, de ce passé qu’il avait bien imprudemment abordé. En éclairant son histoire passée, il illuminera son avenir, rendant caduque ce lion qui lui tire la langue aujourd’hui. Il est donc indispensable de la réintroduire dans la version définitive, car elle est la signature finale de cette photo : on n’en sort pas par le bas à droite comme le veut le sens normal de lecture, mais par le haut à gauche, à la signification nettement symbolique qui éclaire le sens de cette photo, qui est tout, sauf banale…
Sortons donc de cette photo pour finir la séquence par un travelling arrière, sur une vision désertée par ces passants maintenant éloignés, ne laissant plus que le sol en contraste noir blanc, les lions et la poubelle esseulés, et cette belle lumière éclatante en haut à gauche lorsque le travelling arrière se termine.
Clap de fin du film.
Je rappelle bien sur que tout cette interprétation est un jeu… Mais c’était quoi déjà le titre ? Ah oui : le fond et la forme…
Lire la seconde partie
À PROPOS DE JEAN-PAUL RAMEL
En guise de biographie, Jean-Paul nous livre un auto-portrait. Si nous avons bien bien suivi la démarche de la lecture d’une image, je crois que chacun pourra aisément se faire une idée de l’auteur 😉



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