Génial ! Dans le cadre de l’édition de la Boîte à photos*, nous avons décidé de traiter du sujet du portrait.
Je dis génial car c’est une discipline de la photo que j’adore ! Pourquoi ? Parce qu’elle touche à l’humain (et pas que …), qu’elle demande au photographe plus que jamais de faire « corps » avec son sujet et que cette discipline revêt … 1001 facettes toujours renouvelées …
Avant d’entrer dans le vif du sujet, j’aimerais préciser que tout ce que j’écris ci-après est une vision très personnelle d’aborder l’art du portrait et qu’il ne s’agit en aucun cas d’un cours académique sur le sujet. D’une part un seul article est très réducteur (il y a des ouvrages entiers dédiés à cette pratique, et pas seulement du point de vue technique, mais aussi psychologique, philosophique, historique, etc …) et d’autre part, bien que ma culture photographique s’affine de jour en jour, je n’ai aucune légitimité pour me poser en spécialiste en la matière. Je vous livre donc mon propre cheminement de pensée.
Qu’est-ce qu’un portrait ?
Un portrait doit représenter un humain ou un groupe d’humains. Par extension, on peut considérer qu’il est possible de faire des portraits d’animaux si on considère qu’ils ont un visage, une expression, un regard … une âme. Dans une photographie de portrait, le sujet principal doit être la personne (ou le groupe de personnes). Le reste, le décor, le lieu, l’environnement, les vêtements ne sont là que comme des accessoires, soit insignifiants, soit pour renforcer une caractéristique de la personne ou l’intention du photographe.
LES DIFFÉRENTS TYPES DE PORTRAITS
La photo « carte d’identité »
Il s’agit de représenter la personne de la manière la plus réaliste possible sans qu’on puisse percevoir un quelconque état d’âme de cette personne ni du photographe. Les photographies qu’on nous impose pour les passeports ou les cartes d’identité en sont un exemple parfait. Et vous comprendrez que je ne vous en montre pas, ces photos sont TOUJOURS horribles …
Le portrait « descriptif »
Quand je parle de portrait descriptif, il s’agit d’un grand pas qualitatif par rapport au portrait « carte d’identité ». Ici, l’expression du sujet reste relativement neutre, l’environnement (s’il y a !) prend de l’importance et c’est le regard du « portraité » qui prend le dessus. On n’en est pas encore exactement à révéler ou à décrire son état d’âme. Je dirais qu’il s’agirait plus d’une photo de « témoignage ». J’insiste particulièrement sur cette notion de regard. En effet, la première chose que notre oeil cherche lorsqu’il regarde une photo où apparaît une personne (ou un animal), ce sont ses yeux : c’est par lui que passe la communication en tout premier. D’où l’extrême importance de faire la mise au point sur cette partie du visage (à moins de faire la mise au point ailleurs, mais dans ce cas on sort du portrait descriptif. Nous verrons cela plus loin). Une erreur commune consiste, notamment lorsqu’il y a une faible profondeur de champ (diaphragme très ouvert) à faire la mise au point sur le nez. C’est souvent dû à l’autofocus qui fait la mise au point au centre, et qu’y retrouve-t-on ? … le nez ! Aussi, lorsque vous faites des portraits et plus encore lorsque vous êtes proche de votre sujet, je vous recommande de passer en mode manuel ou bien d’utiliser la méthode du « mise au point au centre – laisser appuyé son doigt à mi-chemin du déclencheur – décentrer le cadrage – déclencher »
Tous les exemples de photos ci-dessus sont donc ce que j’appelle des portraits descriptifs : ils donnent à voir une ou plusieurs personnes, sans laisser transparaître ni leur état d’âme (ou assez peu) ni celui du photographe et ne délivrent aucun message en particulier. Attention, ce n’est pas parce que je les appelle seulement « descriptifs » qu’ils ont moins de qualité que d’autres types de portraits plus sophistiqués dans le message qu’ils délivrent. Je crois au contraire que c’est justement parce qu’ils sont relativement simples qu’il faut qu’ils soient particulièrement bien soignés dans leur réalisation !
Le cas du « portrait volé »
Il me semble important de dire un mot dès à présent sur le fameux « portrait volé ». Comme son nom l’indique, il s’agit d’un portrait où la personne ne se rend pas compte qu’elle est prise en photo ou alors elle refuse de se laisser prendre en photo. Très souvent j’entends dire de la part des photographes, notamment débutants, qu’ils préfèrent faire des portraits volés car ils trouvent que l’expression des gens est plus naturelle et ils n’éprouvent pas la gêne (souvent réciproque sauf avec les enfants qui sont presque toujours décontractés) d’avoir à demander l’autorisation ou à diriger « le modèle ». La plupart du temps ces portraits sont réalisés à l’aide de téléobjectifs qui permettent au photographe de ne pas se faire remarquer.
Est-ce que je vous surprendrais si je vous disais que ce genre de portraits ne me plait souvent qu’à moitié ? Je m’explique …
En peinture, on dit faire un tableau alors qu’en photographie, on dit souvent prendre une photo. Je dois vous avouer que je préfère pour ma part faire une photo que la prendre car ce dernier terme sous-entend une sorte de pouvoir que le photographe s’octroie unilatéralement.
Par ailleurs, très souvent dans les photos volées la personne ne regarde pas le photographe. Alors bien entendu dans un portrait il n’est pas du tout obligatoire que le regard soit dirigé vers les photographe, mais cela doit être l’occasion de faire d’autres types de photographies, beaucoup moins descriptives et plus subjectives. Si nous restons dans le cas de la photographie descriptive comme indiquée ci-dessus, je trouve souvent dommage qu’il manque le regard. Attention, cela ne veut pas dire que je ne fais jamais de photos volées, bien entendu ! Moi aussi j’en ai mon lot …
Mais prenons un exemple :
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Ne trouvez-vous pas dommage que ce petit garçon ne nous regarde pas ? Ne pensez-vous pas que cette photo aurait gagné en impact s’il avait dirigé clairement son regard vers nous ? Moi si ! Bon, c’est vrai que les lunettes jaunes et la pastèque compensent ce défaut et les couleurs fort sympathiques nous distraient de ce manque, mais il n’empêche que cette photo aurait été plus forte à mon avis si ce petit garçon avait pointé ses yeux directement vers nous : il y aurait eu une communication plus intense entre lui et nous, nous n’aurions pas été que voyeurs.
[/two_columns_one_last][divider] Prenons un autre cas de photo volée : [two_columns_one]
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Ma fille était parterre et ne souhaitait pas être prise en photo. Elle était de mauvaise humeur et était fâchée contre moi. Dans le premier « portrait », on ne voit pas son visage (cette photo est d’ailleurs à la limite du portrait !). J’ai attendu quelques secondes et elle a ouvert les mains, nous laissant entrapercevoir son regard et sa bouche. Ne trouvez-vous pas que le fait de voir son expression visuelle change complètement le sens de la photo ? Dans la première photo, on s’éloigne fortement de la photo de portrait au sens classique et on s’embarque plutôt dans une photo très subjective où c’est à nous de lui trouver un sens, tandis que dans la seconde, le regard nous dirige immédiatement vers un sentiment qu’éprouvait ma fille : de la colère et du défi, ou tout du moins une humeur « rude ». La seconde est fidèle à l’état d’âme du modèle, alors que dans la première, le modèle ne sert plus que de prétexte et de support à l’interprétation, il devient un « outil » au service de l’expression du photographe
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Ces deux exemples ont pour but de vous montrer que la photo volée a bien entendu toute sa place dans l’univers du portrait, mais essayez dans la mesure du possible d’obtenir le regard de votre modèle si vous souhaitez être fidèle à lui, à sa psychologie du moment. Non seulement vous ne serez plus un « voleur » d’identité, mais en plus, cela vous permettra au fur et à mesure de surmonter votre timidité. Ceci est d’autant plus valable pour les portraits volés dans la rue avec des inconnus. Pour ma part, lorsque j’arrive à « rentrer en communication visuelle » avec un sujet inconnu, cela se finit la plupart du temps au meilleur des cas avec un sourire, au pire des cas, avec de l’indifférence. Ceci dit, je dois avouer que le fait d’être une femme (et qui plus est équipée d’un petit appareil photo bien moins intrusif que les reflexs aux gros zooms) arrange bien des choses … Je compte sur les doigts de la main les situations où j’ai essuyé un refus catégorique. Et si la communication visuelle n’est pas possible, privilégiez les portraits où il se passe quelque chose qui rende la photo intéressante, qui retienne l’attention.
Le portrait expressif du modèle
Un quatrième type de portrait est celui que j’appelle « expression du modèle ». Là, au-delà de la simple description du ou des modèles, le photographe met en avant son/leur état d’âme. Une fois encore, cela passe souvent par le regard : directement orienté vers l’objectif, perdu dans des pensées, le regard lointain, curieux, joyeux, etc … Dans le cas d’un portrait plus éloigné, la posture du corps est également très importante, sans oublier les mains qui sont également toujours d’une très grande force expressive (mais ceci est valable pour tous les types de portraits !). Ce qui compte ici avant tout, c’est le sentiment du modèle. Bien sûr, un photographe n’est pas une machine et il est certain que son style transparaîtra à travers les photos. Mais un bon portraitiste doit savoir se mettre en retrait par rapport à son sujet, et surtout laisser libre court à l’état d’âme du sujet. Le sien propre, s’il doit entrer en ligne de compte, ne doit être qu’en second plan.
Dans ce cas, le photographe doit faire un vrai travail d’empathie à l’égard de l’état d’esprit de son modèle, il faut qu’il arrive à faire en sorte que le sentiment de la personne « transpire » de la photo. Je trouve que c’est à la fois très difficile et passionnant ! Que ce soit dans le cas d’un portrait posé ou volé, je crois que c’est quasiment impossible de « faire vite » : il faut prendre le temps d’observer son modèle, d’essayer de rentrer en symbiose avec lui de manière à bien faire ressortir ce qu’il ressent.
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Lorsque j’ai fait le portrait de cette famille pakistanaise, j’ai dû attendre un peu que tous se détendent et prennent leur expression « naturelle ». Les parents souhaitaient ce portrait de famille. Leur plus grande fille au tempérament visiblement très doux avait très envie elle aussi d’apparaître sur la photo, au contraire de la petite fille qui ne cherchait qu’à s’échapper et à faire « enrager » les parents. J’ai eu très envie de respecter leurs choix à chacun et je n’ai pas hésité à déclencher alors que la plus petite tentait une fois encore de partir. Je trouve qu’au final cette photo représente exactement ce qu’ils sont chacun, leurs tempéraments, leurs humeurs du moment. Aujourd’hui, cette photo trône dans leur salon, c’est ma plus belle récompense !
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Parfois, il m’arrive lorsque je souhaite faire un portrait mais que j’arrive trop tard, de poser une question, comme par exemple « qu’est-ce que tu disais ? Qu’est-ce que tu fais ? Comment te sens-tu ? ». Cela a le mérite d’immédiatement décontracter la personne car elle se concentre sur sa réponse et oublie un instant l’appareil photo.
Dans cette catégorie, on retrouve souvent les portraits proposés en tant que service photographique. Si parfois je trouve qu’il manque quelque chose à ces photos, c’est que souvent le photographe se cantonne à la technique et ne fait pas « corps » avec son modèle. Généralement, ces photos sont toujours très bien réalisées techniquement, surtout lorsqu’elles sont prises en studio, avec tout l’éclairage à disposition, un modèle consentant et demandeur, etc … Mais je trouve qu’on y retrouve que rarement l’âme du modèle. En fait, il s’agit plus souvent de portraits descriptifs comme cités plus haut. Mais selon moi, être photographe portraitiste est un véritable art qui demande énormément de psychologie et d’empathie. Par ailleurs, il faut savoir non pas diriger le modèle mais plutôt le guider pour lui permettre de s’exprimer en images. Je suis sincèrement admirative de ceux qui y parviennent !
Le portrait posé au service de l’expression du photographe
Pour quelqu’un de créatif comme moi, il va sans dire que ce type de portrait n’est que du bonheur à réaliser ! Le modèle n’est plus qu’un prétexte pour exprimer les propres idées du photographe ! Là, pour le coup, c’est au modèle d’être ultra-tolérant et d’accepter de se voir totalement manipulé et travesti.
Du portrait classique, au portrait coupé, hachuré, flou, en mouvement, … le photographe peut se permettre toutes les fantaisie puisque que c’est son propre sentiment qui prévaut, son propre objectif artistique. Que le portrait ressemble ou non à la personne, peu importe : la photo devient en quelque sorte le portrait de ce qu’il est, de ce qu’il éprouve, de ce qu’il veut dire.
Pour réaliser ce genre de portraits, il faut donc de la part du photographe et du modèle une très grande complicité, car ce dernier doit accepter que son image soit mise au service d’une idée totalement extérieure à lui. Pour ma part, j’ai la chance d’avoir cette confiance absolue de la part de mes enfants qui maintenant ne me posent plus trop de questions lorsque je leur parle d’un projet, d’une idée.
La plus grande difficulté dans cet exercice est de diriger (car là il s’agit bel et bien de diriger !) son modèle et si vous souhaitez vous lancer dans ce genre de projet, il vaut mieux avoir les idées relativement claires dès le départ. Bien sûr, il ne s’agit pas d’écrire un scénario ni de faire un story-board avant (bien que je connaisse un photographe qui procède de cette manière !), mais là, c’est vraiment vous qui tenez les commandes, encore plus que dans le portrait « expression du modèle » développé plus haut !
Jusqu’où un portrait reste-t-il un portrait ?
Mais jusqu’où peut-on aller pour que cela reste un portrait ? Ne peut-on pas envisager qu’un visage par exemple soit coupé, effacé ? Ou alors qu’on ne voie tout simplement pas le visage mais seulement le corps ou pire encore, seulement son ombre ? Est-ce qu’il s’agit encore de portraits dans ce cas ?
Selon moi, les 5 photos précédentes sont des portraits bien que les personnes soient difficilement identifiables, soit parce qu’elles sont très tronquées, de dos, en contre-jour et/ou plongées dans l’ombre. En effet, ces personnes pour qui les connait bien seront identifiables et surtout se reconnaîtront. Par ailleurs, ces personnes sont le sujet central de la photo, tout est centré autour d’elles et elles ne sont pas un « élément de décor » comme pourrait l’être un passant inséré dans une composition pour rendre la scène vivante.
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Selon moi, pour un lecteur extérieur la photo ci-contre n’est pas un portrait mais plutôt l’illustration d’un moment intime, d’un câlin d’une petite fille à son lapin, de son attachement à l’animal, etc … Par contre, en tant que maman de la petite fille et heureuse propriétaire du lapin, je peux considérer à titre personnel que c’est un portrait de ma fille et de son lapin. La frontière est variable et fragile !
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A l’inverse, cette photo n’est absolument pas un portrait selon moi. L’humain n’est là que pour donner un peu de vie à cette prise de vue frontale du magasin de pâtes. Ce n’est pas lui le sujet de la photo.
C’est une photo de « street photography » et pas un portrait.
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EN CONCLUSION
Il y aurait encore des milliers de choses à dire autour du portrait et surtout de manière moins « catégorique » que ce que j’ai fait ! Rien ne rentre absolument dans des cases pré-définies telles que je les ai présentées ci-dessus, juste par souci de clarté. Il est bien évident que certains portraits peuvent appartenir à plusieurs catégories à la fois !
Faire de la photo de portrait est avant tout un état d’esprit, la volonté et la curiosité d’aller à la rencontre de l’autre.
Je souhaiterais juste finir sur une facette du portrait que je n’ai pas traité : l’auto-portrait. Il ne s’agit pas d’un oubli, seulement d’une non-compétence de ma part ne m’étant quasiment jamais penchée sur le sujet. Ceci dit, pour finir sur une note optimiste, il se peut qu’un jour je m’y attèle. Je reprendrai peut-être un début d’idée que j’avais eue il y a quelques années : auto-portraits avec la technique du sténopée et en double exposition, histoire d’être vraiment méconnaissable ! Oui, je l’avoue, c’est d’une malhonnêteté intellectuelle incroyable ! Il serait peut-être temps que j’aille à la rencontre de moi-même, ne serait-ce que par curiosité …
Mes compères de la boîte à photo vous auront préparé d’autres articles qui viendront compléter mon tout petit apport à ce si vaste sujet et je vous invite à aller surveiller de près leurs articles (les liens sont ci-dessous).
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