Nous voici arrivés à la quatrième et dernière partie de cette conférence. Je vous rassure tout de suite, celle-ci sera beaucoup moins longue que la précédente et servira surtout de conclusion à tout ce que nous avons vu jusqu’ici.
Ainsi, après vous avoir démontré, je pense, que la photographie ne peut pas représenter la réalité (partie 1), que le processus matériel de production d’une photographie ne permet pas de reproduire la réalité (partie 2), et que par les choix du photographes (qu’ils soient matériels, techniques ou subjectifs) une photographie ne représente qu’une réalité subjective, j’aimerais aujourd’hui finir en vous convainquant que le regard du photographe est « un constructeur de mondes ».
Une photographie peut-elle être vraie ?
Après tout ce que nous avons vu dans les parties précédentes, cette question vous paraîtra peut-être surprenante. Mais j’aimerais cependant revenir quelques instants sur cette notion de « véracité » et préciser ma pensée.
Nous entendons souvent dire « ah, ça c’est une vraie photographie » pour celles qui sont censées représenter la réalité.
Or, nous avons vu que la photographie ne peut représenter ni le réel ni la réalité. Elle ne peut que reproduire quelque chose qui a été vue, mais ceci à travers le prisme subjectif du photographe et celui concret des contraintes techniques et matérielles. S’agit-il alors vraiment de reproduction ? Non, car elle n’est pas vraiment l’empreinte de la réalité, elle en est une interprétation. Serait-ce alors de l’imitation ? Non plus, la photographie fait bien plus qu’imiter sauf si on se range à la pensée d’Aristote qui démontre qu’il y a 3 façons d’imiter (la mimésis) : comment les choses sont, comment on les dit et comment elles devraient être. Mais la photographie serait alors toutes les 3 à la fois, ce que Baudelaire rejette (et c’est d’ailleurs pour cela qu’il ne considère pas la photographie comme une art).
J’en conclurais que tout au plus nous pouvons dire qu’une photographie est vraisemblable.
Mais vraisemblable pour qui ? J’aimerais enfin faire intervenir à ce point de l’exposé le « regardeur », le « lecteur » de la photographie que j’ai volontairement mis jusque là de côté. Comme je l’ai déjà écrit précédemment, je ne souhaite pas m’attarder trop longuement sur cet aspect car il nous faudrait encore plusieurs chapitres pour en faire le tour ! Cependant, je ne peux pas le passer non plus sous silence …
Les potentialités infinies du cadrage, en sélectionnant, en découpant l’environnement ouvrent la voie à l’abstraction et à l’inconscient visuel. Pour m’expliquer, je vais prendre des exemples extrêmes mais qui me semblent parlants.
J’ai pris cette photo pour illustrer un article que j’avais fait sur le thème de l’abstraction . Mon intention était de démontrer, qu’à partir d’une base extrêmement simple et concrète (o pourrait presque dire sans sujet !) on pouvait obtenir des photos relativement complexes dans leur interprétation. C’est ainsi que j’ai photographié un angle de mur blanc. J’ai choisi un cadrage carré dont les propriétés sont aisément exploitables lorsqu’on souhaite faire des photographies graphiques. Dans ma composition, j’ai pris soin que cet angle forme un triangle et qu’il y ait une ligne verticale bien centrée. Mon intention était de représenter une notion abstraite de géométrie. Mais si vous regardez attentivement cette photo et que je vous demande ce que vous y voyez, certains d’entre vous me diront qu’ils voient un triangle, d’autres un angle de mur, d’autres la pointe d’un cube !
Quelques heures plus tard, le soleil donnait en plein sur mon angle de mur et j’avais tiré les rideaux pour l’atténuer. Il y avait ainsi des ombres et des rais de lumière rouge-jaune (de la couleur du soleil et du rideau). J’ai donc repris une photo, avec cette fois-ci un cadre vertical et une composition en diagonale. Vous serez d’accord que mon angle de mur est radicalement différent de celui d’avant ! Et personnellement, je n’y vois plus aucun angle, ni aucune géométrie, mais … les cuisses d’une femme nue. C’est fort abstrait, j’en conviens, mais il n’empêche que je n’arrive plus à y voir autre chose.
Aucune de ces 2 images n’est vraie dans la mesure où il est impossible de décider pour le lecteur quelle est l’option juste si je ne donne pas d’explications. Il y en aura des plus vraisemblables et l’inconscient, la subjectivité de chacun choisira laquelle l’est le plus. Ce qui est vrai, c’est qu’il s’agit d’un angle de mur, ce que je vois est tout à fait différent.
Prenons 2 autres exemples dans un autre esprit cette fois-ci :
Dans le même article sur l’abstraction, j’ai expliqué (plus ou moins bien !) comment j’ai obtenu ces photos. En gros, il s’agit du reflet de la lumière à l’intérieur même de la lentille de mon objectif. Ce qui est intéressant dans ce cas de figure et pour notre propos ici, c’est que ce sont des images que j’ai bel et bien vues, mais dans des conditions si particulières que je suis la seule à avoir pu les voir. Elles sont donc à la fois réelles et irréelles, impalpables mais visibles, elles ne s’appuient sur rien de concret puisqu’il ne s’agit que de reflets de lumière et pourtant, j’ai pu les photographier.
Le photographe est un menteur !
Attention, c’est un gentil menteur, hein ! Pour ceux qui me suivent et me connaissent, vous savez que j’ai le verbe parfois excessif …
Eh oui, comme nous l’avons déjà vu, même si le photographe propose un panorama à 360 ° (obligatoirement par photomontage d’ailleurs), il manquera toujours une partie de la réalité à sa photo (le haut et le bas dans ce cas).
Ainsi, même avec la meilleure volonté du monde, le photographe est condamné à tailler dans la réalité et à choisir quelle partie il donnera à voir.
Vous voyez ce berger rencontré dans les Dolomites à la frontière autrichienne ? On dirait le grand-père d’Heïdi ! Tout y est : la barbe, le chapeau avec la fleur d’edelweiss, le bâton de marche, les mains et les traits du visage rugueux de celui qui vit au dehors, et si on y prête attention, on voit même les jumelles ! Bref, c’est une image intemporelle de l’idée qu’on se fait d’un homme des montagnes, d’autant que pour renforcer ce côté « hors du temps » j’ai converti la photo en noir et blanc (ça, ce n’est pas du tout réel, on voit en couleurs « en vrai » !). Mais la réalité au moment de la prise de vue était toute autre : j’ai pris soin de ne pas montrer les remontées mécaniques ultra-modernes situées juste à côté. Oh, je n’ai pas voulu mentir sciemment, mais j’ai juste « omis » de montrer que le contexte de vie de cet homme n’est pas forcément celui qu’on s’imagine. D’autant que son commerce de mouton n’est pas forcément celui qu’on s’imagine. Dans la « vraie vie », cet homme vit effectivement toute une partie de l’année dehors avec son troupeau de moutons. Mais ces moutons, il les vend aujourd’hui à des musulmans qui veulent de la viande de haute qualité pour la fête de l’Aïd, mondialisation et échange de cultures oblige ! Qui l’aurait cru en regardant cette photo ? Dans la « vraie vie », avouez qu’on est assez loin de limage d’Épinal que je vous propose.
Et dans cette photo de jeunes mariés, qu’ais-je « oublié de vous montrer ? Bien sûr le contexte ! Si vous saviez comme l’environnement était laid et vraiment pas romantique ! Un bâtiment carré d’un jaune criard, une porte moderne avec des grilles (qu’on aperçoit en fond), une flopée de personnes, un temps gris et triste à mourir. Et surtout je vous ai caché les couleurs ! Là, je dois avouer que ce n’est pas un mensonge par omission, mais c’est bel et bien sciemment que j’ai supprimé ces informations (j’avais déjà ce projet en tête au moment de la prise de vue). Si je vous les avait laissées, vous auriez vu que les vêtements de ces 2 amoureux n’étaient absolument pas assortis, que le bouquet de fleurs l’était encore moins, que la dentelle du petit sac « tombait comme un cheveux sur la soupe » dans ce contexte. Bref, cette embrassade joyeuse et tendre n’aurait pas été celle que je vous montre maintenant.
Le regard du photographes est un constructeur de mondes
Ainsi, j’espère vous avoir convaincu tout au long de cet exposé, que le regard du photographe n’est pas spectateur ou témoin du monde, mais qu’il est un véritable acteur de l’idée qu’il s’en fait. La photographie montre ce que l’oeil ne peut voir, c’est toute la différence entre « voir » et « regarder ». Car qu’y a-t-il à voir ? « Rien d’autre qu’une multiplicité des organisations du monde, que l’opérateur anticipe, que l’appareil capte et que l’image va révéler. »(C.Vollaire). Or, c’est la multiplication des points de vue rendue possible par la photographie, c’est par l’esthétisation (au sens organisation pour rendre intelligible) que l’homme manifeste sa relation au monde et y déploie sa puissance, c’est par elle qu’il accède à la révélation de soi-même. C’est ainsi que Rodtchenko nous dit : « Chaque image photographiée sous un angle nouveau agrandit le champs de nos représentations visuelles ».
Une photographie agit tant sur le photographe que sur le spectateur comme une stimulation imaginative, elle fonctionne par « contamination ». Ainsi, par la multiplicité des photographies aujourd’hui à notre portée nous accédons chaque jour à d’avantage de connaissance sur nous mêmes et sur le monde qui nous entoure, elles sont activatrices de stimulis cognitifs et émotionels.
J’aimerais finir cet exposé par une autre citation de Rotdchenko qui devrait nous inciter, nous photographes, à aller au delà de ce que nous voyons et à exploiter notre manière de regarder :
« Nous qui sommes dressés à voir les choses habituelles, à voir ce qu’on nous a inculqué, nous avons à découvrir le monde du visible »
À bon entendeur … salut 😉
Maintenant que j’ai rempli ma promesse de mettre par écrit cette conférence, je vais enfin pouvoir retourner faire des photos ! Car c’est bien connu, c’est ceux qui en parlent le plus qui en font le moins … J’espère que vous aurez pris du plaisir à lire mes élucubrations et que celles-ci vous auront donné des arguments pour briser ces idées reçues !
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Ci dessous les liens directs avec les différents articles de ce sujet :
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Photographie et réalité : brisons les idées reçues
I partie : Le rapport de la photographie avec la réalité
II partie : Qu’est-ce qu’une photographie ?
III partie : L’acte photographique : de l’intention à la photographie
IV partie : Photographie et réalité : le regard du photographe est un constructeur de mondes
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- BIBLIOGRAPHIE
- Alexandre Rotdchenko . Ecrits complets : sur l’art, l’architecture et la révolution
- Henri Vanlier : Philosophie de la photographie
- Christiane Vollaire : Trancher dans le vif : sur les fonctions esthétiques de la photographie (revue de l’École des philosophes)












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