Depuis que je donne des cours de photographie, il y a une chose sur laquelle j’insiste le plus : ce qui fait la différence entre une image correcte, juste, et une image vivante, ce n’est pas la technique. C’est le regard.
C’est vrai, les photographes parlent souvent de matériel et de technique. Ils ont raison car sans l’outil, même une simple boîte noire, pas de photo. Sans le triangle d’exposition – sensibilité, ouverture et vitesse – pas de photo. Pourtant, avant même de déclencher, je suis convaincue que c’est notre regard qui fait la photographie. Et ceci est d’autant plus vrai qu’avec les appareils photo, des plus sophistiqués aux simples smartphones, les automatismes embarqués produisent techniquement d’excellents résultats. Mais si ça suffisait, nous serions tous des Cartier-Bresson n’est-ce pas ?
Donc si ce n’est pas à cause du matériel ou de la technique, pourquoi certaines photos sont-elles plus parlantes que d’autres ? Pourquoi certaines semblent avoir une âme et nous bouleversent ? Il y a 1000 réponses à ces questions, et aucune réponse n’est simple. Mais j’aimerais en aborder une aujourd’hui qui, à mon avis, est à la base de toute démarche photographique. Il s’agit de l’oeil photographique, cette capacité à voir réellement, à sortir du simple regard fonctionnel pour entrer dans une observation différente du monde.
La colonne vertébrale
Fondamentalement, une bonne photo repose sur un équilibre. Les forces en présence, lignes, masses, directions, doivent se compenser, dialoguer entre elles. C’est ce jeu d’équilibre qui donne à l’image sa solidité.
Les lignes et les formes
Le plus simple, déjà, est de se servir des lignes qui sont présentes dans la scène. Elles organisent l’espace et guident le regard. Mais pas que cela ! Elles peuvent relier ou séparer les éléments, créer du mouvement, installer une direction de lecture. Ainsi, une diagonale donnera de l’élan tandis qu’une horizontale apaisera et une verticale donnera du dynamisme.



Les formes, souvent le corollaire des lignes, sont également intéressantes car par leur simplicité elles attirent naturellement l’oeil, elles mettent de l’ordre dans le chaos. Avant même qu’on identifie un sujet, notre œil perçoit des masses, des volumes, des rapports de force et souvent c’est ce qui donne à une image sa structure et son impact immédiat.
Bien entendu, il n’y a pas que les lignes et les formes qui donnent sa structure et son équilibre à une photo, mais elles constituent néanmoins la base essentielle à toute composition



Le cadre
On le sait bien, mais il est parfois bon de le rappeler : cadrer, c’est avant tout choisir ce qu’on inclut ou ce qu’on écarte de l’image. Mais ce n’est pas tout. Le cadre joue aussi un rôle structurant, ne serait-ce que par l’orientation que l’on choisit.
Ainsi, un format horizontal (dit format paysage) aura tendance à apporter de la stabilité tandis qu’un format vertical (dit format portrait) apportera de la tension.
Mais le cadre, par sa forme géométrique rectangulaire ou carrée, sert aussi de support, de maintien à l’architecture de la composition. C’est lui qui délimite l’assise, il sert en quelque sorte de « mur de soutien », y compris pour les compositions diagonales. C’est pourquoi, dans la mesure du possible, un photographe va chercher à aligner les lignes de force de sa composition parallèle au cadre, ou au contraire, se servir de l’angle du cadre pour réaliser une composition diagonale.



Le cadre peut aussi servir à évoquer ce qui se trouve… hors cadre. Il ne le montre pas, bien sûr, mais il le suggère, il invite le spectateur à imaginer, à compléter mentalement ce qui échappe au regard. C’est un procédé que j’affectionne particulièrement, car il stimule l’imagination du lecteur, crée une part de mystère, et par là même, retient l’attention.



La composition
Ah, la fameuse composition ! 😉
On en parle tout le temps, et pourtant, elle reste souvent entourée de mystère. En réalité, composer une image, c’est avant tout une question d’équilibre, un jeu subtil entre tous les éléments qui la constituent.
Cet équilibre ne concerne pas uniquement les lignes, les formes ou le cadrage. Il s’étend aussi bien sûr à la lumière, aux couleurs, aux textures, et à tout ce qui contribue à la structure visuelle d’une photographie. Mais restons, pour l’instant, sur cette colonne vertébrale essentielle : celle qui donne sa stabilité à l’image.
Car qui dit équilibre dit aussi que la photo ne doit pas “tomber” d’un côté ou de l’autre. Les masses, grandes ou petites, les éléments, principaux ou secondaires, doivent se répondre et se compenser pour que l’ensemble tienne debout. C’est cette tension entre les forces visuelles qui donne à une image sa cohérence, sa présence et sa force.



L’enveloppe
Ce que j’appelle enveloppe, c’est tout ce qui ne participe pas de la structure. Pour prendre une image, ce pourrait être la chair, l’enveloppe charnelle. Dans l’enveloppe, j’y glisse les contrastes, les couleurs, les textures, l’exposition, le rôle du premier et de l’arrière plan. Bien entendu, ces éléments participent aussi à la structure dans une certaine mesure, mais leur rôle permet surtout de donner un impact visuel immédiat, une troisième dimension à l’image, une certaine profondeur.
L’exposition
La manière d’exposer une scène, neutre, sur ou sous-exposée va avoir un fort impact sur le rendu visuel d’une photo. C’est là qu’à mon avis entre la technique primordiale de la photographie, c’est à dire le triangle « sensibilité, ouverture et vitesse ». Pour qui maîtrise ce triangle, c’est une véritable porte ouverte pour affiner ce que l’on veut exprimer.
Je ne peux qu’encourager à sortir des automatismes des appareils photo – forts efficaces par ailleurs pour obtenir une photo techniquement correctement exposée, et d’explorer des expressions personnelles. Les automatismes sont faits par des ingénieurs dont le but n’est pas l’expressivité, mais une courbe d’exposition la plus mathématiquement juste ou bien encore un histogramme le plus allongé possible et sans écrêtage.


Le contraste, les couleurs ou le noir et blanc
Le contraste est la rencontre de deux forces opposées. Bien souvent, c’est lui qui fait vibrer une image, qui lui donne de la tension et du relief. Le rouge et le vert, par exemple, sont deux couleurs diamétralement opposées sur le cercle chromatique, et pourtant, lorsqu’elles se côtoient, elles se renforcent mutuellement. Il en va de même pour le noir profond et le blanc éclatant, ou pour une plume de duvet posée sur un sol de béton brut : douceur contre dureté, légèreté contre densité.
Mais attention, ces oppositions ne sont pas des affrontements. Elles fonctionnent parce qu’elles se complètent.
À l’inverse, certaines images puisent leur puissance non pas dans la confrontation, mais dans la fluidité. Des tons proches, une lumière douce, une faible différence entre ombre et lumière, le regard ne saute pas d’un point à un autre comme dans les photos contrastées, il circule. Le non-contraste est plus une esthétique de la continuité qui force à regarder plus lentement.


Les différents plans
Qui dit chair dit volume. Or, la photographie, par nature, est une surface plane. Alors, comment donner l’illusion d’une troisième dimension dans un médium qui n’en possède que deux ? En plus de la gestion de la lumière, la réponse tient dans la manière dont on organise les différents plans de l’image.
Les plans – avant-plan, plan moyen et arrière-plan – sont les strates visuelles qui structurent la profondeur. Grâce à elles, on guide le regard à travers l’image et on lui donne une sensation d’espace presque physique.
C’est en jouant avec ces trois niveaux que l’on va suggérer le volume de l’espace. Par les superpositions, les flous, les écarts de netteté ou de luminosité on va créer une hiérarchie visuelle avec certains éléments qui avanceront et d’autres qui reculeront. C’est cette dynamique, cette circulation entre les plans, qui donne chair et profondeur à la photographie.



L’âme
Avec l’âme, nous touchons au plus sensible, au plus subjectif, au plus impalpable. Et pourtant, je ne peux éviter d’aborder cet aspect car au final, c’est lui qui est le plus déterminant. Je pense en effet que nous avons tous en tête des photos qui sont objectivement complètement ratées de tous les points de vue cités précédemment : mal exposées, cadrage raté, composition bancale, … Et pourtant, ces photos ont une force, une véritable âme qui nous touche. C’est comme avoir à faire avec une personne d’une grande laideur mais dont le sourire nous la rend irrésistiblement et inexplicablement sympathique et, au final, belle.
Mais il faut bien l’avouer, ces cas sont rares et il est bien plus facile de donner une âme quand une photo est réussie avec les éléments cités précédemment. En plus de ceux-ci, j’aimerais en souligner 3 nouveaux : le rôle de l’instant décisif, de l’idée et celui de la post production.
L’instant décisif
L’expression « l’instant décisif », popularisée par Henri Cartier-Bresson, désigne ce moment fugace où toutes les forces d’une image s’accordent en une harmonie parfaite. Il y a aussi ce moment, de mon point de vue, non plus où tout converge, mais celui où tout semble sur le point de basculer et où l’ambiguïté, le flou, l’inachevé prennent la place de la perfection.
Mais cet instant n’est pas seulement un réflexe ou une coïncidence heureuse. Il est le fruit d’un regard discipliné et d’une intuition entraînée. Il suppose de comprendre la structure d’une scène, d’anticiper le mouvement, de sentir quand les lignes et les rythmes vont se rencontrer. C’est ce que j’appelle l’oeil photographique qui sait saisir le hasard parce qu’il y est préparé.



L’idée
À mes yeux, la plus grande difficulté en photographie réside dans sa matière première : le réel.
Le monde qui nous entoure est d’une complexité vertigineuse, visuellement, bien sûr, mais aussi sensoriellement. Au moment de la prise de vue, nous sommes traversés par mille stimuli : les sons, les odeurs, la lumière changeante, le vent sur la peau, la chaleur ou le froid, parfois même l’émotion d’un instant. Tout cela influence notre perception et, par conséquent, notre jugement.
Décider quand déclencher, quoi inclure dans le cadre et quoi en exclure devient alors un véritable défi. Car, sauf dans les situations totalement maîtrisées – studio, mise en scène, nature morte -, il est impossible de tout voir et de tout contrôler.
Croire qu’un photographe voit tout et compose chaque image avec une maîtrise absolue relève du mythe. Le réel est trop dense, trop mouvant. Il nous dépasse toujours un peu.
Mais si tout ne peut être prévu, tout ne doit pas être laissé au hasard.
C’est là qu’intervient ce que j’appelle l’idée : cette intention photographique, parfois très claire, parfois plus diffuse, qui guide le regard avant même le déclenchement. En bref, l’intention, c’est ce qui relie le photographe à son sujet.



La post-production
Je sais que certains d’entre vous vont peut-être tiquer en me voyant inclure la post-production dans ce que j’appelle « l’âme » d’une photo. Ca serait à lui tout seul un sujet à part entière et d’ailleurs, il est déjà sur ma liste d’articles à venir 😉.
Mais si j’ai choisi d’en parler ici, c’est parce que je suis profondément convaincue que la post-production est une étape essentielle du processus créatif. Elle vient juste avant l’impression, ce moment où l’image devient matière, et elle joue un rôle crucial dans la manière dont une photographie prend sa forme presque finale.
C’est à ce stade que l’on affine son intention, que l’on clarifie le message visuel. On ajuste la lumière, la densité, la colorimétrie, non pas pour « embellir » artificiellement, mais pour révéler ce qu’on avait perçu au moment de la prise de vue. Peu importe qu’elle soit visible ou non, l’essentiel est qu’elle participe à ce supplément d’âme que ne nous autorise pas les limites de nos appareils photo ou de nos pellicules.



En conclusion
Cet article ne fait que survoler de manière très sommaire ce que j’appelle « L’oeil photographique », il y aurait tant de choses à ajouter, à affiner, à nuancer ! Mais j’espère qu’il vous ouvrira quelques pistes de réflexion !
Mais ce que l’on peut dire, c’est que l’œil photographique est une façon de percevoir le monde, c’est un regard qui sélectionne, qui organise. Il sait reconnaître un potentiel visuel, un équilibre de formes, une tension entre deux éléments, un geste fugitif, une atmosphère. Là où d’autres ne voient qu’un paysage banal ou une scène ordinaire, le photographe perçoit une structure, un rythme, une émotion à saisir.
Dernièrement, j’étais en sortie photo avec mes élèves. Je les ai laissés libres d’explorer un périmètre assez vaste, pensant qu’ils resteraient à proximité tant le potentiel visuel était fort. Mais, à ma surprise, ils se sont vite dispersés, errant la tête en l’air à la recherche de sujets. Une heure plus tard, nous avons fait le point et le constat était clair : leurs photos étaient banales, correctes mais sans plus. L’explication était relativement simple : ils étaient restés au stade de « l’oeil touristique », effleurant à peine un réel tellement plus riche que ce qu’ils avaient observé de manière superficielle
Je les ai alors renvoyés sur le terrain, cette fois avec pour consigne de vraiment regarder : prendre le temps, observer chaque détail, chaque situation, varier les points de vue et les cadrages. Le résultat fut sans appel : les photos issues de ce second temps de réelle observation étaient bien plus fortes, plus sensibles, plus personnelles.
Tout cela pour dire que cet oeil photographique n’est pas inné, il se forme avec le temps, par la pratique, l’analyse, la culture visuelle, mais aussi par la sensibilité personnelle. Et surtout, il se développe à mesure que l’on comprend ce que l’on veut dire avec ses images.
N’est-ce pas fantastique de savoir que l’on est donc toujours en progrès ?
NB : j’envisage de reprendre les workshops on line où nous travaillons précisément sur tous les aspects que j’ai évoqués ici, en beaucoup plus détaillé et approfondi bien entendu ! N’hésitez pas à me contacter si vous avez envie d’y participer !
laurence.chellali@photofolle.net














































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































































